L'une de mes plus belles rencontres d'écrivains et de textes en langue française de ces dernières années est avec Michèle Lesbre. Elle m'avait été présentée une première fois lors d'une matinée de promotion organisée par des éditeurs en vue de la rentrée littéraire 2005. Ce qu'elle avait alors donné à voir de son dernier roman "La petite trotteuse" m'inclinait à la classer dans une catégorie d'auteurs un peu nombrilistes, préoccupés surtout d'acquérir un statut valorisant par leurs publications tout en confondant l'art avec la liste détaillée de leurs états d'âme, quitte à faire de leurs lecteurs des complices ou des voyeurs.
L'une de mes plus belles rencontres d'écrivains et de textes en langue française de ces dernières années est avec Michèle Lesbre.
Elle m'avait été présentée une première fois lors d'une matinée de promotion organisée par des éditeurs en vue de la rentrée littéraire 2005.
Ce qu'elle avait alors donné à voir de son dernier roman "La petite trotteuse" m'inclinait à la classer dans une catégorie d'auteurs un peu nombrilistes, préoccupés surtout d'acquérir un statut valorisant par leurs publications tout en confondant l'art avec la liste détaillée de leurs états d'âme, quitte à faire de leurs lecteurs des complices ou des voyeurs.
Néanmoins, je l'invitai à la librairie : après tout, un livre peut aussi s'enrichir d'une lecture, de même que certains êtres ne sont beaux que pour leurs seuls amoureux...
C'est à cette occasion que j'ai lu, entre autres, "La petite trotteuse", "Boléro", et "Un certain Felloni" avec soin. J'ai été frappée chaque fois par la construction très serrée de ces ouvrages. Composés d'éléments strictement enchaînés les uns aux autres, ils gardent pourtant, par la variété de ce qui les relie, souvenirs de sensations, rappels de structures des situations ou paysages évoqués, par exemple, une certaine grâce impressionniste.
Il est du coup très malaisé d'isoler des passages, de résumer l'intrigue. La narration est présente, avec un début, des rebondissements et une fin, mais les mots eux-mêmes creusent autant de niches de sens, si je puis dire, que les actions ou les dialogues des personnages.
Ensuite, pour ceux qui craindraient comme moi l'écueil d'une seule orientation vers le moi, il convient de souligner que les livres de Michèle Lesbre sont engagés, car, sans discours de soutien à des causes clairement repérées, ils dépeignent un univers où le bonheur strictement personnel, ou familial, est impossible. Rien ne peut advenir de beau sans une solidarité au reste du monde, et la question politique n'est jamais dissociée de la morale. Du coup, le destin des personnages est toujours adossé à l'histoire, même comme simples témoins.
On pourrait dire que"Boléro" raconte deux étés d'une adolescente à la campagne en compagnie d'une Gisèle vieillissante et très romantique, et de deux garçons. C'est l'époque de la guerre d'Algérie que les jeunes gens commentent en écoutant sans arrêt l'air de Ravel ; le cinéma les distrait, mais les aussi impressionne durablement, de sorte que pour Emma, la narratrice, Roslyn Taber, l'héroïne des Misfits, a une pleine réalité, comme Kathe, Jules et Jim, dans le film du même nom. Au terme du livre, Emma interroge un vieil homme sur ses positions passées, rejoignant en cela les reproches qu’elle adressait autrefois à son père, trop peu soucieux de justice à son goût.
La mémoire, ici, ne montre pas d’écart entre une jeunesse ensoleillée et une maturité grisâtre et fatiguée : le présent, simplement, incarne plus directement l’exigence de l’adolescence, la fin du rêve américain, les frustrations amoureuses des héros de Truffaut et Roché. L’aller-retour entre passé et présent constitue une tentative pour « équilibrer » un bilan parfois perçu comme trop négatif ou douloureux : hier contient les prémices d’aujourd’hui, mais la nostalgie n’est pas là pour adoucir une lucidité sourcilleuse. Au contraire, c’est l’histoire, dans son souci d'équité, qui console mieux que le souvenir prompt à se conformer à une injustement chagrine humeur.
« La petite trotteuse » met en scène une femme qui, par ses visites dans des maisons à vendre, tente de ressusciter certains moments de son enfance. Là encore, le passé comme tel n’a de valeur que pour mieux comprendre le présent : le lien au père de la narratrice est peut-être la clef d’une infortune affective, mais précisément, qui était ce père ? S’ il fait parfois figure de héros par rapport à une épouse que son narcissisme et sa coquetterie ne rendent pas sympathique , ses préférences politiques n’ont rien de glorieux. De même qu’il n’a pas su résister au mépris ou à la froideur de sa femme, n’aurait-il pas su s’opposer aux sirènes du pétainisme et de l’antisémitisme ? L’autre, même si c’est un proche, garde toujours une part de mystère. L’apaisement viendra avec le renoncement à tout comprendre, à tout avoir aussi. La narratrice fait sienne la leçon que lui donne un solitaire accompagné de son chien : comme il la transporte en voiture un soir de Noël, il la remercie de combler par sa brève présence une paternité frustrée. On peut combler ses manques par une attention redoublée à ce que nous offrent généreusement les arts, la vie, les gens dans l’exercice de leurs qualités…
« Un certain Felloni » peut faire figure d’hommage à Giorgio Bassani, car il emprunte son nom à une des victimes dans la nouvelle « Une nuit de 43 », avec des allusions discrètes mais claires aux « Lunettes d’or », au « jardin des Finzi-Contini ». Comme l’oeuvre de Bassani a donné lieu à de nombreuses adaptations cinématographiques, ce livre de Michèle Lesbre est une marque supplémentaire de sa fascination pour le septième art. Grâce aux films, à la fréquentation de ces textes, les uns faisant écho aux autres, elle parvient à nous restituer l’ambiance de l’époque. D’un personnage qui, au départ, n’était qu’un cadavre parmi d’autres, elle fait le symbole de toutes les jeunes vies, qui avant de s’être salies par quelque faute, sont fauchées, ici, en l’occurrence, par la violence fasciste.
Chaque allusion, chaque référence au travail artistique des autres, fait l’objet d’une cristallisation stendhalienne. Par exemple, « Le Héron » de Bassani est repris par Michèle Lesbre, en un motif proche du phénix (un phénix dans le delta du Pô qui peut rappeler celui du Nil…). Felloni, jeune homme « sans histoires », fils d’un communiste et d’une bonne catholique, connaît une complicité avec son père par le biais de discussions et de parties de pêche, des moments de bonheur quasi fœtal par la douceur que sa mère sait conserver au foyer. Sa mort, dépeinte presque comme une assomption, en est d’autant plus un gâchis. Au-delà d’une intention politique, on est confronté avec beaucoup d’émotion au chagrin d’un père, à la négation de l’innocence, que ce soit celle du jeune homme ou de l’oiseau.
L’œuvre de Bassani, qu’elle nous suggère de lire ou de relire est un cadeau supplémentaire que nous fait Michèle Lesbre.
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