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Extrait : 

Tordez le cou aux idées reçues

Auteur : François Lenglet
Editeur : Stock

Introduction

En blouse blanche, comme des scientifiques dans leur laboratoire, penchés sur de puissants ordinateurs qui livrent la vérité après des calculs complexes : c’est ainsi qu’on imagine les économistes. Si on les compare, c’est aux médecins, pour leur demander de soigner le chômage français comme le généraliste est sommé de soigner la grippe avec une liste de prescriptions aux noms étranges.
Rien n’est plus faux que cette représentation. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter un débat entre spécialistes de l’économie. Pour l’un, la croissance ne pourra augmenter que si l’on réduit la dépense publique. Pour l’autre, pas question d’espérer une quelconque prospérité si l’on n’augmente pas les dépenses de l’État… À partir de la même situation, deux diagnostics radicalement différents… conduisant à deux traitements contradictoires. Exactement comme deux médecins qui s’empoigneraient au chevet du malade.
Une telle scène se reproduira si nos deux spécialistes débattent du commerce. Pour l’un, le libre-échange, c’est-à-dire la circulation des biens sans entraves réglementaires ou douanières d’un pays à l’autre, est la recette du bonheur. Pour son contradicteur, ce sera exactement l’inverse, et il lui faudra dénoncer les désordres et les inégalités que produit le commerce international non régulé. Idem encore sur l’équilibre des régimes de retraite. Sur le niveau des impôts. Le coût du travail. Le salaire minimum. Les avantages de la monnaie unique européenne… Il n’est pas un grand sujet de politique économique qui mette les économistes d’accord. Pour ne rien dire des responsables politiques, qui feraillent en assénant de prétendues lois de l’économie sur les plateaux de télévision, au mépris du bon sens le plus élémentaire…
Quelle est donc cette discipline incapable de réconcilier ses fidèles autour d’un consensus minimal ? Les connaissances acquises par les théoriciens des temps révolus, Adam Smith, Karl Marx, John Maynard Keynes ou Joseph Schumpeter, sont-elles à ce point inutiles pour éclairer le monde actuel ?
Questions fort légitimes, qui découlent pourtant de l’erreur initiale. L’économie n’est pas une science exacte au sens où l’est la physique ou la chimie, qui s’appuient sur des équations et des calculs que l’on peut reproduire et valider. Il s’agit d’une science « molle », comparable à la psychologie ou à la sociologie. L’économie est en réalité une science humaine. Il est tout aussi vain de chercher les « lois de l’économie » que celles de l’histoire. Aussi faut-il avancer, pour comprendre les phénomènes économiques, avec prudence et humilité, en évitant de plaquer des schémas sur les faits, en s’appuyant sur l’histoire, la psychologie, voire la psychanalyse, la sociologie et l’anthropologie.
Le paradoxe, c’est que bien souvent ceux qui parlent d’économie, les universitaires, les responsables politiques, les dirigeants d’entreprise comme les journalistes, affirment qu’il existe des lois inoxydables, des vérités intangibles. Ce sont les producteurs d’idées reçues en économie qui ont fourni à ce livre sa matière.
Matière tantôt libérale, tantôt keynésienne ou socialiste, puisque les deux camps opposés produisent des axiomes en grand nombre, sur lesquels ils construisent leur raisonnement et bâtissent, pour les politiques, leurs programmes électoraux et programmes de gouvernement. Les uns et les autres, sous couvert de raisonnements purs, défendent en réalité des intérêts – ceux de leurs mandants ou de leur clientèle, qu’elle soit riche ou démunie, entreprises ou ménages. Si l’économie est aussi « idéologisée », c’est parce qu’elle touche à une question cruciale dans la vie des sociétés : l’argent et le partage de la richesse. D’où la passion des débats. D’où, bien souvent, les approximations, émanant de toutes parts.
Voilà plus de trente ans que la dotrine dominante est libérale. Il s’est en effet produit un grand tournant idéologique à la fin des années 1970 et au début des années 1980, initié par l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, au Royaume-Uni et aux États-Unis. La vague libérale et libertaire, née dans les années 1960 avec la génération du baby-boom, s’est alors transmise à l’économie, alors que le monde anglo-saxon déclenchait une vague de libéralisation mondiale. Partout, l’État s’est retiré de la vie économique, la finance s’est développée, les frontières et les règles ont été démantelées. La liberté offerte aux acteurs de l’économie et l’essor des nouvelles technologies a bien sûr permis un essor inédit de la mondialisation.
Libéralisme et mondialisation ont produit un discours idéologique repris par les élites du monde entier. Ce corpus a été l’un des principaux pourvoyeurs d’idées reçues, sur les réformes du marché du travail, l’assainissement budgétaire ou les bienfaits supposés du libre-échange. Bon nombre d’entre elles sont analysées dans ce livre.
Cette période libérale se termine pourtant. Et c’est à nouveau le monde anglo-saxon qui est à la pointe de l’évolution idéologique, avec le vote du Brexit et l’élection de Donald Trump, en 2016. Dans les deux cas, il s’agissait non plus de voter pour la liberté et l’ouverture, mais pour la protection et le retour des frontières. Un mouvement parfaitement symétrique à celui des années 1980 et qui lui aussi est en train de s’étendre sur la planète. Retour de l’État, rétablissement des frontières et de la nation, « backlash » technologique… Nous sommes en train de prendre le contrepied total du libéralisme, parce que celui-ci, s’il a apporté ses dividendes, a aussi produit une catastrophe, la crise de 2008-2009. Crise qui a donc déclenché un mouvement pendulaire, dont nous ne voyons encore que le début. Il y a toutes raisons de penser que la crise qui vient – une nouvelle secousse financière est très vraisemblable – accélérera la tendance. Nous avons donc aussi disséqué dans ce livre les idées reçues de l’anti-libéralisme, qui sont parfois tout aussi saugrenues que celles qu’elles combattent.