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Extrait : 

Le vieux monde est de retour

Auteur : Pascale Tournier
Editeur : Stock

Introduction

Le lieu a la réputation d’être un QG de bobos. Situé dans le XIVe arrondissement de Paris, L’Entrepôt est selon son site Internet un « lieu de cultures » à la programmation exigeante pour le cinéma. Des conférences-débats pour éveiller les consciences y sont souvent organisées. Placé sous le patronage de son créateur Frédéric Mitterrand, l’endroit est aujourd’hui prisé par les écologistes. Les documentaires Insecticide mon amour et Nouveau monde, des solutions locales pour une économie solidaire ont été projetés rue Francis-de-Pressensé. À l’automne 2016, l’eurodéputée Michèle Rivasi a lancé ici sa campagne pour la primaire interne des Verts.
En ce soir de septembre 2017, c’est un autre public qui se presse à L’Entrepôt. Le dress code n’est plus constitué de Birkenstock aux pieds et de tee-shirts lâches. Les garçons arborent au choix cheveux courts ou barbes de bûcherons et surtout costumes-cravates. Les filles moins nombreuses sont vêtues de l’uniforme de rigueur, petite robe sage et ballerines. Moyenne d’âge : 30-40 ans. Dans la salle à la lumière tamisée, toutes les nuances de bleu sont représentées. Celui des Républicains au plus marine du FN. Devant le bar, s’attroupent ainsi une ancienne collaboratrice de Xavier Bertrand du temps de l’UMP, un militant filloniste sosie de l’acteur ultracatholique Mel Gibson, un maire adjoint LR parisien, une collaboratrice de Philippe de Villiers en robe noire, des proches de Marion Maréchal-Le Pen, des identitaires ultras comme Philippe Vardon, des adhérents de l’Action française et beaucoup d’associatifs impliqués dans la défense des chrétiens d’Orient, l’éducation et les questions de bioéthique. « Tout le monde pense la même chose mais vote différemment », commente Geoffroy Lejeune, le rédacteur en chef de Valeurs actuelles de 29 ans, absent ce soir-là à cause de son entraînement de foot. Tandis qu’un programmateur de l’émission de Laurent Ruquier à l’affût d’un nouvel Éric Zemmour pour ses plateaux se balade entre les groupes, les discussions sont enthousiastes. On entend ici ou là « Macron a abandonné le projet France. Sa frontière, c’est l’Europe », « Je suis un homme de gauche : je lis Le Point et Le Figaro » ou encore, en toute décontraction, « Les Républicains sont bloqués à tort par leur surmoi qui dit non au FN ». La présence de quelques stars médiatiques, comme la journaliste au Figaro et à la revue Limite sur l’écologie intégrale Eugénie Bastié, et d’Élisabeth Lévy, la directrice de la rédaction de Causeur, en rajoute à l’excitation palpable. Le thème de la soirée ? Le lancement de la nouvelle revue de droite L’Incorrect. Une sorte de Globe de droite, en référence à l’ancien temple de l’antiracisme et du mitterrandisme militant. Pierre Bergé aurait été remplacé par l’entrepreneur Charles Beigbeder. Ancien républicain, il est passé dans le camp des fans de Marion Maréchal-Le Pen et a fondé avec Charles Millon L’Avant-Garde, mouvement de la droite hors les murs dont les réseaux s’entremêlent avec ceux de la Manif pour tous présidée par Ludovine de La Rochère. Le frère du romancier Frédéric Beigbeder est épaulé dans sa tâche de financier par l’entrepreneur Laurent Meeschaert, créateur de la fondation Identité et Dignité en lien avec le patrimoine culturel chrétien ; le rédacteur en chef s’appelle Jacques de Guillebon, un catholique royaliste bon teint à la chevelure flottante. Participent au premier numéro les philosophes Bérénice Levet, Olivier Rey, les journalistes Charlotte d’Ornellas1 (Valeurs actuelles, CNews), Paul Piccarreta et Yrieix Denis (Limite), le constitutionnaliste et proche de l’Action française Frédéric Rouvillois et Damien Rieu (Fdesouche). Vers 21 heures, le teint bronzé et la silhouette affûtée, Charles Beigbeder et son coéquipier Laurent Meeschaert prennent le micro : « Nous avons vocation à reconstruire la droite sur le plan culturel et politique. Nous devons être les sentinelles d’une civilisation vivante qui ne se défasse pas. Ce qui nous anime n’est pas un désir de vengeance, mais un esprit français grave et léger, chevaleresque et frondeur, avec l’espérance chevillée au corps. » Un participant de commenter : « Entre Mai 68 et 1981, il s’est écoulé treize ans. Nous avons commencé en 2013, pourquoi nous ne serions pas au pouvoir en 2027. » Un mouvement de foule survient, Marion Maréchal-Le Pen, en top de soie crème et cheveux en cascade sur les épaules, fait son entrée, suivie des caméras. Comme François Fillon et Laurent Wauquiez elle a été invitée. Les deux premiers ont poliment décliné. Retirée (provisoirement ?) de la politique, Marion Maréchal-Le Pen dit être venue pour voir ses amis. Elle ne fera pas de déclaration officielle. Trop tôt. Du haut de sa stature imposante, l’ancien ministre de la Défense chiraquien Charles Millon, qui a osé pactiser avec le FN en 1998 pour les élections régionales et prône l’union des droites depuis des années à travers L’Avant-Garde, balaie la salle d’un regard satisfait. Dans son sillage, son épouse Chantal Delsol, spécialiste d’Hannah Arendt et membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Vénérée par toute la génération Manif pour tous, l’universitaire aux cheveux courts et en jupe longue partage son temps entre ses cours à la faculté de Marne-la-Vallée et ses éditos pour Le Figaro et Valeurs actuelles. Elle siège aussi au comité éditorial de la revue. La soirée se termine tard dans la nuit. Un des invités comptabilise trois cents participants.
Ce rassemblement de la petite élite parisienne de droite restera assurément dans les annales. Derrière le côté mondain s’exprime une démonstration de force de toute une nouvelle génération de jeunes conservateurs. Une vraie lame de fond, révélatrice d’une mutation idéologique à l’œuvre dans la jeunesse française. Malgré la défaite de leur candidat François Fillon pour les uns et le crash de Marine Le Pen dans le débat de l’entre-deux-tours pour les autres, ces trentenaires et quadras ne lâchent rien. Au contraire. « Nous sommes dans le temps long », serinent-ils. Comme ils n’ont rien lâché pendant les Manifs pour tous, leur « Mai 68 à l’envers », où ils ont fait pour la plupart leurs premières armes dans le combat politique et ont tissé des liens, ils sont prêts à imposer leur vision du monde et de l’homme. « On a passé un an dans la rue. Cela aiguise notre sens critique2 », rappelle Charlotte d’Ornellas. Et ils avancent malgré les coups redoublés de leurs ennemis de gauche qui les traitent de sales réacs ou de rétrogrades rappelant les pires heures de notre histoire. Ils ont d’ailleurs en retour leurs cibles désignées. L’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira était leur ennemie jurée, la maire de Paris Anne Hidalgo ou la nouvelle secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa l’ont remplacée dans ce rôle d’épouvantail, le président Emmanuel Macron se révélant être un opposant bien plus coriace. Il n’entre pas tout à fait dans le costume du héraut libéral-libertaire qu’ils aimeraient lui tailler.
Antimodernes, « anarchrists », dandys de droite, tradismatiques, spiritualistes, royalistes, souverainistes, identitaires, déclinistes, bioconservateurs, républicains comme ceux du mouvement Sens commun, ces représentants de la « France bien élevée » ont des sensibilités aussi diverses qu’il y a de chapelles en France. « Ils sont loin d’être tous des fachos purs et durs », observe le libéral Gaspard Koenig du think tank Generation Libre. Mais ils brouillent volontiers les cartes entre droite traditionnelle et droite extrême. Par jeu, provocation ou vraie conviction.
S’ils sont sortis de l’ombre à cause de la grande loi sociétale qu’est le mariage pour tous et ont assumé leur vision anthropologique, fondée sur l’ordre « naturel », qui pourrait se résumer à « Un homme est un homme, une femme est une femme un enfant est né d’un père et d’une mère », ils dénoncent tous aujourd’hui les dangers du transhumanisme et l’ouverture de la PMA aux couples de femmes, porte ouverte vers la GPA et la marchandisation des corps. Et questionnent le rapport de la société à l’IVG. Mais ces marqueurs sociétaux qui les font passer pour les parangons d’un nouvel ordre moral aux yeux de leurs adversaires ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Pour répondre à la crise existentielle ambiante, ces conservateurs à la française s’accordent à peu près tous sur un projet qui tourne autour de l’idée de limite. Le slogan de Mai 68 « Il est interdit d’interdire », ils l’ont en horreur, tout comme le concept « tabula rasa » du passé. Ils demandent des repères dans le temps et dans l’espace. Se retourner en arrière ne doit pas être un péché, bien au contraire. Surtout, il leur faut déboulonner les statues du progressisme et de l’universalisme de gauche, qui pointent sans cesse le doigt vers l’avenir et le Nouveau Monde. Cette idéologie, née à la faveur des Lumières et triomphante depuis les années 70, est à l’origine pour eux de tous les maux : individualisme contemporain, théorie du genre, désert spirituel, dissolution de l’autorité, montée du communautarisme, quête infinie de nouveaux droits… Souvent fils et filles issus de familles éclatées et fracassées, ils ont aussi payé le prix à titre personnel de la liberté sentimentale de leurs parents.