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Une sorte de bonheur...

Yeruldelgger observait l'objet sans comprendre. D'abord il avait regardé, incrédule, toute l'immensité des steppes de Delgerkhaan. Elles les entouraient comme des océans d'herbe folle sous la houle irisée du vent. Un long moment, silencieux, il avait cherché à se convaincre qu'il était bien là où il se trouvait, et il y était bien. Au coeur de distances infinies, au sud de la province du Khentii et à des centaines de kilomètres de ce qui pourrait un tant soit peu justifier la présence incongrue d'un tel objet.
Le policier du district se tenait respectueusement à un mètre derrière lui. La famille de nomades qui l'avaient alerté, à quelques mètres en face. Tous le regardaient, attendant qu'il apporte une explication satisfaisante à la présence de l'objet saillant de terre, de travers par rapport à l'horizon. Yeruldelgger avait respiré profondément, malaxé son visage fatigué dans ses larges paumes, puis il s'était accroupi devant l'objet pour mieux l'observer.
Il était vidé, épuisé, comme essoré par cette vie de flic qu'il ne maîtrisait plus vraiment. Ce matin à six heures on l'envoyait enquêter sur trois cadavres découpés au cutter dans le local des cadres d'une usine chinoise dans la banlieue d'Oulan-Bator, et cinq heures plus tard il était dans la steppe à ne même pas comprendre pourquoi on l'avait envoyé jusque-là. Il aurait de loin préféré rester en ville pour enquêter sur les cadavres des Chinois avec son équipe. Il savait par expérience et par goût de l'adrénaline que la première heure sur une scène de crime était déterminante. Il n'aimait pas trop ne pas y être, même s'il avait toute confiance en l'inspecteur Oyun qu'il avait laissée en charge. Elle savait y faire et le tiendrait au courant si nécessaire.
Le policier du district n'avait pas osé s'accroupir à côté de lui. Il restait debout, à moitié penché, les genoux plies et le dos cassé en deux. Mais à la différence de Yeruldelgger, il ne cherchait pas à comprendre. Il attendait juste que le commissaire de la capitale le fasse. Les nomades, eux, s'étaient accroupis en même temps que lui. Le père était peut-être un grand-père, le visage plissé par la lumière du soleil sous son chapeau traditionnel pointu. Il portait un vieux deel de tissu satiné vert, tout brodé de jaune, et des bottes de cavalier en cuir. La femme était habillée d'un manteau bleu clair et soyeux serré par une large ceinture de satin rose. Elle était beaucoup plus jeune que l'homme. Les trois enfants se suivaient en rang d'oignons, rouge, jaune et vert : deux garçons et une petite dernière. Le commissaire jugea qu'il y avait à peine un an de différence de l'un à l'autre. Toute la famille affichait un air réjoui et de grands sourires qui tranchaient sur leurs visages à la peau rugueuse et rougie par les vents des steppes, le sable des déserts et les brûlures de la neige. Yeruldelgger avait été un gamin des steppes comme eux dans une de ses premières vies.
- Alors, commissaire ? osa le policier du district.
- Alors c'est une pédale. Une pédale de petite taille. Je suppose que tu as déjà vu une pédale, policier ?
- Oui, commissaire. Mon fils a un vélo.
- À la bonne heure, soupira Yeruldelgger, alors tu sais ce que c'est qu'une pédale !
- Oui, commissaire.