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Extrait

L'invention de la pauvreté

Auteur : Tancrède Voituriez
Editeur : 10/18

Les photos du sexe en érection de Jason commencent à circuler entre les bureaux au mois d'août, alors que celui-ci effectue une croisière avec sa plus récente épouse dans les îles de Polynésie française. L'agrandissement de cinq mètres sur deux, effectué chez un photographe professionnel de Boston grâce à la petite cagnotte rassemblée à l'initiative de collègues mal disposés, recouvre la façade de l'Institut le jour où Jason retourne à son travail, nostalgique de ses îles, le teint rougi par le soleil et le punch-martini.
Au sommet du gigantesque poster, on peut lire en lettres écarlates le slogan à l'invention duquel Jason doit sa première renommée - «Save the earth, plant a tree», peint sur la masse blanche de son organe élancé vers le ciel comme un ceiba d'Amazonie. Pour ceux peu versés dans la chose écologique, précisons que l'injonction militante est celle d'une ONG multinationale, spécialisée dans la conservation des oiseaux, des pauvres et des forêts. Jason l'a autrefois dirigée, avant de s'en faire chasser pour des raisons qui restent obscures dans ses propos, toujours changeantes et embrouillées.
La malchance veut que le jour de son retour au bureau Jason soit accompagné de son épouse et que celle-ci reconnaisse, en parcourant du regard la photographie, les vestiges de boutons d'acné dont la verge de son mari n'est jamais vraiment parvenue à se débarrasser.
Abandonnant sa femme au spectacle du grand arbre, Jason l'embrasse comme si de rien n'était, heureux qu'elle ne puisse distinguer, dans tout le flot de sang qui lui monte à la figure, l'incendie qu'y jette la honte et les brûlures d'une peau exposée au soleil et aux crèmes parfumées. Il pénètre dans le hall où, pour se donner bonne contenance, il s'absorbe dans la manipulation de son téléphone.
Avant que les portes se ferment, Jason s'insinue dans l'ascenseur au fond duquel une grande glace lui renvoie l'image d'un homme à l'air tranquille et amusé. Parvenu au quatrième étage, il reçoit les compliments de sa secrétaire pour sa bonne mine, s'abstient de poser sur ses joues tendues comme des peaux de tambour les bises que d'ordinaire il y fait résonner. Puis il traverse les deux premières salles d'open space en saluant à la cantonade ses collègues, avec l'entrain et la jovialité dont il est coutumier. Par les fenêtres donnant sur la cour de l'Institut, il aperçoit sa femme qui emprunte la même direction que lui, quelque quinze mètres plus bas. Elle marche d'un pas décidé vers le nouveau 4x4 qu'il a eu la faiblesse de lui acheter, et qui dans une minute, le temps qu'elle trouve ses clefs, la conduira chez son avocat.