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Extrait : 

Les Lunes de Mir Ali

Auteur : Fatima Bhutto
Editeur : Pocket

Extrait du prologue

Déjà 8 h 30 dans une maison blanche de la rue Sher-Hakimullah.
Le bazar ouvre peu à peu, plus tôt pour l'Aïd, afin de faciliter la vie des acheteurs de dernière minute. Une petite pluie tombe sur les trottoirs poussiéreux, tout doucement, comme pour ne pas déranger les boutiquiers qui lèvent leurs rideaux métalliques. Les nuages sont bas sur Mir Ali et, avec le brouillard, au loin, on a l'impression que les tanks ne sont pas là. Sur les toits des bâtiments de la ville, des snipers se terrent dans leurs nids, entourés de sacs de sable, un poncho militaire imperméable froid et lourd sur les épaules, attendant que la journée commence.
Trois frères vivent sous le même toit - un toit qu'ils partagent avec leur mère, veuve, laquelle occupe une seule pièce du rez-de-chaussée. Elle vit dans une petite chambre toute simple, en compagnie d'une jeune servante qui lui administre ses médicaments et ses remontants homéopathiques, et lui natte ses longs cheveux blancs chaque matin.
Deux des frères occupent une autre partie du rez-de-chaussée, à côté de la cuisine familiale et d'un petit salon. A l'étage, le troisième frère et sa famille vivent dans le plus grand désordre, avec des téléphones portables qui tiennent lieu de réveille-matin et de vieux tuyaux rongés qui gouttent sur la tête de ceux qui ont oublié de placer un baquet en dessous la veille au soir. Une petite batte de cricket est appuyée contre un des murs de la chambre, à côté d'une boîte de cubes en plastique.
Des serviettes mouillées et des tapis de bain humides traînent partout dans la salle de bains. Le sol est jonché de chaussettes ayant trempé par inadvertance dans de l'eau savonneuse. Des chaussures boueuses passées sur le carrelage humide ont laissé des traces sombres d'une pièce à l'autre.
Les vendredis sont toujours chaotiques dans la maison de la rue Sher-Hakimullah, et ce matin, en particulier, il a fallu prendre des décisions difficiles. Les frères ne peuvent pas aller - n'iront pas - prier ensemble pour l'Aïd, a-t-il été décidé après plusieurs jours de délibération.

Dans la ville de Mir Ali, où la religion progressait sur son sol de rocailles comme ces fleurs sauvages qui poussent aux endroits les plus improbables, on choisissait soigneusement sa mosquée. Le vendredi n'était plus tant le jour des fidèles que l'occasion pour les gardiens de la religion la plus limpide du monde de leur transmettre leur message. À Mir AJi, désormais, on n'avait que l'embarras du choix.
Il y avait les congrégations mesurées, où le mollah invoquait l'harmonie et la bonté parmi les hommes. Ces mosquées-là ne gardaient pas longtemps leurs ouailles, juste le temps de leur rappeler leurs obligations de peuple élu. Ils pouvaient dispenser des conseils élémentaires dans ce domaine, mais c'était essentiellement du service rapide.
Il y avait les mosquées jumma namaz, spécialistes des diatribes centrées sur des questions de politique étrangère - avec des théories cinglantes dirigées contre les grands satans et les petits hommes qui faisaient dans la surenchère. Ces mosquées aspiraient à convertir de nombreux fidèles à leur cause, mais elles les perdaient à Mir Ali, où les gens préféraient fréquenter les maisons de Dieu qui avaient enseigné la justice à leurs pères et grands-pères. Il n'y avait pas plus grande cause que la justice à Mir Ali.