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Extrait : 

Futurs parfaits

Auteur : Véronique Bizot
Editeur : Actes Sud Editions

Villa Shapiro
C’est à Marseille – et non pas dans la villa Shapiro des bords du lac – que Franklin Shapiro est devenu fou. On a su qu’à Marseille il n’a fait pendant quinze jours que rire, et pratiquement sans interruption, avant de déclarer forfait. C’est du moins le témoi- gnage qu’a donné le personnel de l’hôtel où il avait pris une chambre, et où ce qui avait d’abord été perçu comme une excessive gaieté finit par être considéré comme préoccupant. Ce que Franklin Shapiro était venu faire à Marseille, en pleine canicule, on ne l’a jamais su. Nicole Shapiro a prétendu qu’elle s’était réveillée un matin dans la villa Shapiro et ne l’avait trouvé ni dans leur lit ni ailleurs. Quoi qu’il en soit, la voiture de Franklin Shapiro ayant été identifiée à la gare, on a supposé qu’il avait pris un train à l’aube, probablement le premier train qui passait là et se trouvait donc aller à Marseille, de sorte que c’est à Marseille qu’il a perdu la tête.
La première fois qu’Izard a vu les Shapiro, ils étaient en train de manger du poulet froid, assis sur leur immense pelouse des bords du lac, à l’endroit des massifs d’hortensias d’où leurs deux têtes dépassaient à peine. Bien que Franklin Shapiro les eût fait par la suite déterrer, ces hortensias formaient quelque chose d’impressionnant, vers quoi Izard s’est donc avancé alors que Nicole Shapiro était en train de dire à son mari qu’elle espérait qu’il n’y ait rien après la mort, et il a pu noter, dans les temps qui ont suivi, à quel point elle raffolait autant du poulet froid que des repas pris sur l’herbe, si bien que les visiteurs se voyaient infliger, sur cette base et par tous les temps, toutes sortes de pique-niques à même le sol. Le terrain s’étendait à l’époque sur un hectare vierge de construction formant une légère pente en direction du lac, entièrement ceint des sapins sombres qui recouvraient tout alentour, et prolongé par un vieux ponton long d’une vingtaine de mètres, c’est-à-dire que les Shapiro, lorsqu’ils avaient acheté ce terrain, avaient fait raser un vieux chalet qui se trouvait là, perdu au milieu de nulle part, après quoi Izard avait reçu l’appel de Franklin Shapiro, ainsi que son invitation à venir le rencontrer sur les bords du lac. Pourquoi avait-il accepté cette invitation, dont le motif était demeuré flou au téléphone (j’ai ce projet dont j’aimerais vous parler, monsieur Izard), il ne se l’est jamais vrai- ment expliqué. Quelque chose dans la voix de Shapiro, dans sa façon de laisser avec lenteur tomber les mots comme des pierres, avait dû l’intéresser, le fait est qu’il avait quitté sa retraite et pris l’avion (où dois-je vous faire adresser votre billet, monsieur Izard ?) pour un vol de dix heures, sans la moindre idée de ce que Franklin Shapiro lui voulait et avec le sentiment intrigant d’obéir à cette voix calme du téléphone – mais toutefois pas à la façon dont il imaginait qu’un tas de gens sur terre obéissaient, ou se trouvaient contraints d’obéir – à Franklin Shapiro. L’une des premières choses que Franklin Shapiro lui dit ce jour-là à l’ombre des hortensias et alors qu’Izard réalisait, à l’instant où elle relevait la tête, à quel point splendide était Nicole Shapiro, fut qu’il comptait sur son engagement à ne jamais parler d’eux, les Shapiro, en aucune circonstance.