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Extrait : 

Patria

Auteur : Fernando Aramburu
Editeur : Actes Sud Editions

1
Talons Sur Le parquet
Et voilà, la pauvre lle s’écrase une fois de plus! Comme les vagues sur les rochers. Un peu d’écume et adieu. Elle devrait voir qu’il ne prend même pas la peine de lui ouvrir la portière ! Soumise, et c’est rien de le dire !
Et ces talons, et ce rouge à lèvres ? quand on a quarante-cinq ans, quelle idée ! Avec ton style, ma fille, ta position et tes diplômes, qu’est-ce qui te pousse à te comporter comme une adolescente ? Si l’aita sortait de sa tombe...
Au moment de monter dans la voiture, Nerea se tourna vers la fenêtre : elle devinait que sa mère l’épiait derrière son rideau, comme à son habitude. C’est vrai, elle ne pouvait pas la voir, mais Bittori avait de la peine, sourcils froncés elle parlait toute seule et murmurait et voilà la pauvre fille qui s’écrase, trophée de ce vaniteux que l’idée de rendre quelqu’un heureux n’a jamais e euré. Ne comprend-il pas qu’une femme doit être bien désespérée pour chercher encore à séduire son mari au bout de douze années de mariage ? Au fond, c’est mieux qu’ils n’aient pas eu de descendance.
Nerea agita sobrement la main en signe d’adieu avant de monter dans le taxi. Sa mère, au troisième étage, cachée derrière son rideau, détourna le regard. on voyait une large frange de mer par-dessus les toits, le phare de l’île Santa Clara, de légers nuages au loin. La femme de la météo avait annoncé du soleil. Et elle, aïe comme je me fais vieille, regarda de nouveau la rue où le taxi avait déjà disparu.
Puis elle chercha, au-delà des toits, au-delà de l’île et de la ligne épurée de l’horizon, au-delà des nuages lointains et encore plus au-delà, dans le passé à jamais perdu, les scènes du mariage de sa fille. elle la revit dans la cathédrale del Buen pastor, tout de blanc vêtue, avec son bouquet de fleurs et son bonheur excessif, et en la regardant à la sortie, si mince, si souriante, si jolie, elle avait eu un mauvais pressentiment. Le soir, en rentrant seule chez elle, elle fut à deux doigts de s’asseoir devant la photo du txato et de lui avouer ses craintes ; mais elle avait mal à la tête et par ailleurs le txato, côté famille, surtout quand il s’agissait de sa fille, avait coutume de virer sentimental. Cet homme avait la larme facile : même si les photos ne pleurent pas, vous voyez ce que je veux dire.
Les talons, c’était pour éveiller l’appétit de Quique, pas vraiment celui que l’on assouvit à table. Toc, toc, toc, elle les avait entendus un peu plus tôt résonner sur le parquet. J’espère qu’elle ne va pas me le trouer. pour la paix du foyer, elle ne lui en fit pas le reproche. ils ne restaient pas longtemps. ils passaient juste dire au revoir. et lui, à neuf heures du matin, il avait déjà une haleine chargée de whisky ou d’une de ces boissons dont il fait commerce.
— Ama, tu es sûre de te débrouiller toute seule ?
— Pourquoi ne prenez-vous pas le car pour aller à l’aéroport ? D’ici à Bilbao, le taxi va vous coûter une fortune.
Lui :
— Ne t’occupe pas de ça.
Les valises, l’inconfort, la lenteur, expliqua-t-il.
— D’accord, mais vous avez le temps, non ?
— Ama, n’insiste pas. on prend un taxi, c’est décidé. C’est le plus pratique.
Quique s’impatientait.
— C’est la seule solution pratique.
Il ajouta qu’il allait fumer une cigarette devant l’immeuble, pendant que vous bavardez. Il sent fort le parfum, cet homme. Mais sa bouche pue l’alcool et il est à peine neuf heures du matin. Il prit congé en se regardant dans la glace de l’entrée. Prétentieux. et ensuite, autoritaire, cordial – mais cassant ? –, il lança à Nerea :
— Ne traîne pas.
Cinq minutes, promit-elle. qui devinrent quinze. enfin seule, à sa mère : ce voyage à Londres comptait beaucoup pour elle.
— J’ai du mal à imaginer que tu puisses te mêler aux conversations de ton mari avec les clients. ou alors, sans rien me dire, tu travailles maintenant dans son entreprise ?
— À Londres, je vais faire une sérieuse tentative pour sauver notre couple.
— Encore ?
— La dernière.
— Et cette fois, quelle va être ta tactique ? Tu vas le suivre à la trace pour l’empêcher de te cocu er avec le premier jupon qui passera à sa portée ?
— Ama, je t’en prie ! Ne me complique pas les choses.
— Tu es très jolie. tu as changé de coiffeur ?
— Non, c’est toujours le même.
Nerea baissa soudain la voix. Aux premiers chuchotements, sa mère se tourna vers la porte de l’appartement, comme si elle craignait qu’un étranger ne les espionne. mais non, simplement ils avaient renoncé à l’idée d’adopter un bébé. À force d’en parler – pourquoi pas un Chinois, un russe ou un basané, un garçon ou une fille ? –, Nerea était pleine d’espoir, hélas quique avait fait marche arrière. il veut un fils à lui, chair de sa chair. Bittori :
— Voilà qu’il parle comme dans la Bible, maintenant ?
— Il se croit moderne, mais il est plus traditionnel que le riz au lait.
Nerea s’était renseignée de son côté sur les démarches pour une adoption, et en effet ils remplissaient toutes les conditions. L’argent n’était pas un obstacle. Elle était prête à aller au bout du monde et à être enfin mère, même si elle n’avait pas donné le jour au bébé. Mais Quique avait coupé court. Non et non.
— Pas très sensible, ce garçon, on dirait ?
— Il veut un petit mâle à lui, qui lui ressemble, qui joue un jour à la real Sociedad. Ça l’obsède, Ama. et il va l’avoir. Ah là là ! quand il a quelque chose en tête ! mais je ne sais pas avec qui. avec une lle qui veuille bien. Ne me pose pas de questions. Je n’en ai aucune idée. il louera un ventre et paiera ce qu’il faut. Si cela ne tenait qu’à moi, je l’aiderais à trouver une femme saine qui satisfasse son désir.
— Tu es dingue.
— Je ne le lui ai pas encore dit. Je suppose que dans les prochains jours, à Londres, il trouvera l’occasion. J’ai bien ré échi. Je n’ai absolument pas le droit d’exiger de lui qu’il soit malheureux.
Fricassée de museaux à la porte. Bittori : mais oui, elle saurait bien se débrouiller toute seule, et bon voyage. Nerea, sur le palier, en attendant l’ascenseur, dit quelques mots sur la malchance, mais surtout, ne pas renoncer à la joie. Et elle suggéra à sa mère de changer de paillasson.