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Extrait

Jésus l'apocryphe

Auteur : Jean-Luc Coudray
Editeur : L'Amourier Editions

Le village semblait émaner du sol. Le vent soulevait des tonneaux de poussière, aggravant l’altitude du jour. Les villageois, accablés par les heures, affûtaient leurs gestes. Un homme, contemplant les collines, aperçut une tache blanche dans le vert des broussailles. Cette apparition zigzaguait sur la pente. Le mouvement du marcheur et les caprices du vent saturaient sa robe claire. L’homme ignorait les sentiers, coupant droit dans la nature. Au fur et à mesure qu’il approchait, les gens découvrirent son auréole, son regard ligoté de vérité, sa démarche d’animal heureux.
“ Le Messie ! Le Messie !” clamèrent-ils.
Le jour brillait comme un sou neuf.

Le Christ franchit le village sans s’arrêter, mais les gens le suivaient, produisant des mains multiples qui palpaient son tissu blanc, des visages en nombre qui recherchaient son regard, assoiffés de contagion divine.

Alors qu’il quittait déjà le village, entraî­nant avec lui toute la population anéantie d’attentes, un malheureux s’abattit à ses pieds, confessant son inavouable désir :
“ Je veux être riche, se plaignit l’homme.
– Pourquoi ? demanda le Christ.
– Parce que j’en ai assez de peiner, de suer, de me battre pour manger, de souffrir du froid, de payer de ma personne depuis déjà cinquante ans.
– Si tu peux payer de ta personne depuis si longtemps, n’as-tu pas encore compris que tu es riche ?” lui dit le Fils de l’Homme.
Un paysan, frappé par l’aspect surhumain de Jésus, lui demanda quel était son enseignement :
“ J’enseigne que Dieu est notre Père à tous, dit le Christ.
– Et qui es-tu pour enseigner une chose pareille ? lui demanda le paysan.
– Le Fils unique de Dieu ”, répondit le Christ.
Le paysan s’en alla sans demander son reste.

Le Christ avait déjà disparu dans le maquis, affamé de marches incessantes. Il vivait de fruits sauvages et de petits insectes dont il décapsulait l’abdomen avec ses incisives.
Le Christ était toujours aux anges.
Sa cadence soutenue assurait une bonne diffusion de son savoir. Comme à la fenêtre de lui-même, il voyait passer les collines et les vallées, stigmates de mers anciennes, foulant au pied des coquillages cristallisés et des squelettes de calcaire. Les villages adoucissaient les pentes, le soleil sublimant les tuiles roses.

Empruntant une sente, Jésus croisa une femme qui charriait une lourde charge de bois.
La travailleuse peinait sous le poids. Le Christ lui proposa d’en porter la moitié.
“ Pourquoi pas tout ? s’indigna la femme.
– Parce qu’ainsi on pourra croire que c’est toi qui m’aides à porter le bois ”, lui expliqua le Fils de Dieu.