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Extrait

Là où tombe la pluie

Auteur : Catherine Chanter
Editeur : Les escales éditions

La Source m'a rattrapée. Ce soir, je passerai ma première nuit assignée à résidence. La première de combien ? Je n'osais plus espérer qu'on m'autorise à y retourner, et pourtant, au moment de m'endormir pour la dernière fois en prison, je me suis raccrochée aux somnifères et à l'ordre d'internement comme à un bouclier, prête à tout pour rester. Sécurité. Sécurité nationale. Hébergement sécurisé. Condamnation non sécurisée. Tout cela m'empêchera peut-être de sortir, mais aucune mesure de sécurité au monde n'empêchera jamais les fantômes d'entrer - si je suis à la maison, ils y seront, eux aussi. «,
Entre deux cauchemars, j'ai rêvé éveillée pendant trois mois d'oisiveté forcée : je m'imaginais être ramenée chez moi en fourgon cellulaire, faire courir ma main sur la poussière qui recouvrirait la table en demi-lune qu'on nous avait offerte pour notre mariage, soulever la photo de nous trois prise le jour où nous avions découvert cet endroit, sur laquelle je ris en émiettant la terre humide entre mes doigts. Je me voyais ouvrir en grand, peut-être, les fenêtres de la chambre, écouter les cris insistants de la buse et fixer du regard les collines décharnées en me demandant comment nous en étions arrivés là. Je me voyais ouvrir les robinets et regarder l'eau disparaître par le siphon comme un liquide argenté, en pure perte. Et des choses que, je le savais, je ne ferais pas : prier, écrire, retourner la terre.
Je déroge à ce scénario. Une agitation empreinte de pragmatisme finit par l'emporter. Sans doute est-ce la nervosité. À peine avons-nous franchi les portes, je me rends compte que j'ai la bouche sèche et me mordille les ongles comme je le faisais lorsque j'étais petite. Je ne vois rien, bien entendu ; les vitres sont teintées. Je me demande s'il y a une cagoule sous la banquette, prête à être enfoncée sur mes cheveux grisonnants et mes yeux creux, exactement comme on le fait avec les violeurs et les pédophiles que l'absence de visage rend encore plus terrifiants, quand seules sont visibles pour les journalistes à l'affût les mains qui ont étranglé l'enfant ou les jambes qui ont couru dans la ruelle.
Mes paumes sont-elles celles d'une sainte ou celles d'une pécheresse ? Je les gratte encore et encore, espérant qu'elles vont réagir et me le dire.
Même la décision sur l'aménagement de ma peine doit être tenue sub judice, comme on dit. J'aime cette expression. Devant les tribunaux. Il suffit de rester dans le flou assez longtemps, ainsi la loi est respectée et tout le monde y trouve son compte.
- Si nous sommes prêts à respecter les règles des procédures d'urgence, nous pourrons trouver un accord. Tout ce que nous devons faire, c'est renoncer à notre intention de poursuivre le gouvernement pour occupation illégale de votre propriété, et on vous autorisera à purger votre peine en résidence surveillée. Point à la ligne.
C'était ce que mon avocat m'avait dit.
Je lui avais demandé quel était l'intérêt pour l'État et il m'avait parlé de prisons surpeuplées et de publicité contre-productive, de sécheresse et de recherche scientifique. Je l'avais interrompu pour le questionner sur l'avantage que cela représentait pour moi. Elle semblait si évidente, sa réponse.
- Pouvoir rentrer chez vous, à La Source.