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Extrait : 

Un homme à la mer

Auteurs : John Aldridge, Anthony Sosinski
Editeur : JC Lattès

Par-dessus bord

24 juillet 2013

— T’es allé aux palourdes aujourd’hui ? demandé-je à Anthony quand il arrive et saute du quai sur le pont de l’Anna Mary.
— Ouais, ce matin.
Il va ramasser des palourdes et des huîtres dès qu’il le peut. Il ne se contente pas de patauger et d’attendre ce qui se présente ; il met des palmes et un masque avec tuba et s’éloigne du rivage pour explorer là où il y a plus de fond, à la recherche des plus beaux spécimens, ceux dont on retire les meilleurs prix. Il fait ça depuis que nous sommes enfants.
— Tu as appelé Bob ou Marie au centre de pisciculture ? me demande-t-il à son tour. Ils sont d’accord pour acheter notre pêche ?
— Tout à fait d’accord.
Nous effectuons les préparatifs avant de prendre la mer pour au moins une trentaine d’heures : nous nous assurons du bon état des casiers, des lignes et du reste du matériel, et attendons que les appâts nous soient livrés. Je vois Anthony se diriger vers l’un des casiers à homards que nous venons de réparer. Il l’examine, apparemment satisfait.
Une bouffée de fumée de cigarette me parvient de la timonerie. Ce doit être Mike Migliaccio, notre homme d’équipage pour cette sortie, comme pour beaucoup d’autres depuis des années.
— Mikey ! je lui crie. Fume dehors, tu veux ? Tu m’intoxiques avec ce truc !
Mike apparaît dans une nuée de fumée. Il a presque tout le temps une Marlboro au bec. C’est une des raisons, si ce n’est la seule, pour laquelle il est avare de ses paroles.
— Hé ! Mike, crie Anthony. Tu crèches toujours chez Gary ?
Les capitaines se plaisent à taquiner les membres de l’équipage, c’est la tradition à bord des bateaux de pêche, et Anthony y sacrifie à son tour.
Mike crache son mégot par-dessus bord.
— Je déménage, dit-il. Trop bordélique, chez lui.
Nous rions, Mike aussi.
L&L arrive avec nos appâts. Ce sont des grossistes de Bayshore, à cent vingt kilomètres d’ici, et ils déposent une centaine de kilos d’alose et de raie congelées dans de grands cartons plats. À nous trois, nous déchargeons les appâts dans une vingtaine de caisses en plastique empilées derrière la timonerie, puis complétons le stock avec des pleins paniers de prises accessoires récupérées auprès d’autres bateaux à quai. Rien n’est gaspillé dans ce métier.
Nous sortons de la darse vers 20 heures, 20 h 30 – une soirée estivale tiède et tranquille, un point de jour s’attarde sur l’horizon. Je suis dans la timonerie et mets le cap sur les locaux de Gosman, une entreprise de gros assez importante pour avoir son propre dock dans le port de Montauk ; nous y ferons une courte halte afin de remplir nos quatre glacières d’un quintal chacune. L’une est destinée à conserver nos provisions pour la durée de notre sortie en mer, les trois autres serviront à maintenir au frais les thons et les coryphènes que nous pêcherons à la traîne en allant d’une rangée de casiers à homards à l’autre. Les glacières sont vite remplies et Anthony ne tarde pas à prendre la barre, pilotant l’Anna Mary au-delà de la jetée à l’extrémité nord du port, et nous voilà longeant la plage vers l’est pour doubler Montauk Point.
Sur le promontoire au-dessus de nous, on voit le monument à la mémoire des pêcheurs disparus en mer de l’East End, l’extrémité est de Long Island, ainsi que le phare de Montauk, représenté sur des tas de cartes postales et d’affiches. Je sens que l’océan devient un peu plus turbulent. Vers 21 heures, nous avons dépassé la pointe et atteint la pleine mer, cap au sud vers nos casiers.
Anthony m’appelle dans la timonerie ; il a appris à la radio qu’un bateau qui pêche plus au sud vient de débarquer mille trois cents kilos de homards chez Gosman. La nouvelle nous semble prometteuse. Nous sommes cependant à huit heures de notre premier chapelet de casiers – tout peut encore arriver.
Il est prévu que je prenne le premier quart, et une longue journée nous attend quand nous serons arrivés aux casiers ; Anthony met donc l’Anna Mary sur pilotage automatique. Mike et lui descendent à leurs couchettes pour dormir et je reste seul dans la timonerie.
Ça ne me dérange pas de rester seul. J’aime ça. L’Anna Mary a parcouru le même trajet tant de fois qu’il est presque capable de le suivre seul, je n’ai donc pas grand-chose à faire. De plus, nous sommes restés à terre deux ou trois jours et je suis toujours content de reprendre la mer. À terre, nous passons généralement notre temps à préparer le bateau pour le prochain appareillage, c’est-à-dire à effectuer un entretien de routine, changer l’huile du moteur, épisser des cordages ou, le plus souvent, réparer des casiers. Nous en avons huit cents et en remontons au moins quatre cents à chaque sortie ; il y a donc toujours quelque chose de cassé et les réparations sont quasiment un travail à plein temps.
Je suis donc toujours ravi de repartir en mer. C’est là que j’ai eu envie d’être depuis que je suis gamin. Pas seulement parce que je voulais devenir pêcheur – je l’ai toujours voulu – mais aussi parce que j’aime être mon propre patron, sans personne sur le dos pour m’ordonner de faire ci ou ça. Anthony ne me dit jamais ce que je dois faire ; nous sommes associés à cinquante-cinquante depuis très longtemps. Et lorsque nous sommes au boulot, occupés à laisser glisser les casiers le long du bastingage ou à remonter nos prises, c’est une opération mécanique – deux paires de mains qui travaillent à l’unisson. Mais, à trois hommes adultes sur un bateau de treize mètres, on est un tantinet à l’étroit. C’est la raison pour laquelle, tandis qu’Anthony et Mike ronflent dans le coqueron avant, moi, dans l’air tiède de l’été et avec la lune presque pleine pour toute compagnie, je suis content d’être seul dans la timonerie. Je me laisse aller en arrière dans le fauteuil fatigué du capitaine – un trône en simili cuir noir rapiécé tant de fois qu’il semble recouvert de chatterton –, pose les pieds sur le tableau de bord, bois une gorgée d’eau à la bouteille posée sur le rebord du hublot voisin et me laisse porter par le mouvement de l’Anna Mary, qui monte et descend sur la légère houle, reliquat de la tempête d’il y a quelques jours. La radio est silencieuse en dehors de l’échange occasionnel de saluts entre deux correspondants qui passent tout de suite à une autre fréquence. Le pâle clair de lune et les feux de l’Anna Mary éclairent la mer calme droit devant. Je me borne à garder à l’œil les jauges et le radar, et à sentir le bateau haleter à sa vitesse de croisière de six nœuds et demi.