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Extrait : 

Ces instants-là

Auteur : Herbjorg Wassmo
Editeur : Gaïa

Rock

Elle s'adosse à un mur et se laisse toucher. Sa peau se hérisse sous les mains d'un autre. Elle forme de minuscules obstacles et cherche à se protéger. Dans sa tête, une radio lui dit : Écoute. Sens ! Ceci est maintenant. Il faut que tu sentes comment c'est. Ne t'arrête pas au fait qu'il y a un goéland sur le toit. Il s'agrippe au faîte en poussant des cris.
Elle renverse la tête en arrière et ferme les yeux pour être seule. Ce n'est pas le garçon qui l'effraie, mais ce sentiment de ne pas avoir d'échappatoire. Elle l'entend parler, mais ne saisit pas ses propos. Il se rend compte qu'elle reste là les bras ballants. Et laisse tomber ses mains.
- C'est bon, t'inquiète pas, dit-il en la relâchant.
Le goéland crie. Elle est la même qu'avant. Reste juste immobile afin de pouvoir redevenir distincte à elle-même. Sans quoi elle ne sera pas visible aux autres.

Les autres sont ceux qui rient. Murmurent. Se tiennent groupés. Ceux qui savent tout ce qu'elle ignore. Par exemple pourquoi le garçon de l'été dernier ne la contacte pas. Ceux qui ont peut-être vu qu'elle tremble quand elle doit réciter quelque chose sur l'estrade. Les déclinaisons allemandes. Les prépositions. Et au tableau, les longues séries d'équations non résolues. Ceux qui savent que sa peau se rétracte, transpire. Pour ensuite se dessécher. Se mettre à sentir.
Certains collectent des preuves. Examinent. Rédigent des attestations. Des certificats de bonnes vie et moeurs. Traitent des demandes d'admission à l'école. D'autres sont assis derrière le rideau de la cuisine et savent à son sujet tout ce sur quoi elle n'a pas encore eu le temps de réfléchir. Ils sont contents ou en colère, mais jamais vides. Ils ont le droit de juger. Y compris de ce qu'ils ne savent pas, mais croient deviner.

Son père est encore debout, il est assis dans la cuisine, avec son rictus. Elle n'entre pas, mais referme la porte sans rien dire et sans aller chercher la tartine qu'il lui faut. Se contente de boire au robinet au-dessus du lavabo de la salle de bains. La porte est munie d'une bonne clef en fer que tournait naguère l'auteur. Il règne une odeur de linge de toilette humide et de vieille vapeur. La baignoire peinte en rouge avec ses pieds pattes de lion et son réservoir en cuivre gagné par le vert-de-gris ont l'air étranger. Il y a de la cendre froide sur la plaque sous le poêle.
Autrefois, l'auteur était dans cette baignoire, songe-t-elle. L'auteur avait aussi un corps. Ça fait drôle d'y penser. A présent, l'ensemble est propriété de la commune. Mais l'auteur est mort. Il n'est que honte et trahison de la patrie. Son père paie un loyer pour qu'ils puissent habiter ici. Son père est n'importe où dans les pièces. La nuit aussi.