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Extrait

Journal 1936-1940 : Hitler sait attendre. Et nous ?

Auteur : Hélène Hoppenot
Editeur : Claire Paulhan

2 octobre [1938]
Ce pauvre pays, dans son incompréhension totale de ce que lui réserve l’avenir, fête la plus grande victoire qu’ait remportée Hitler, comme la sienne propre. L’Allemagne a regagné la guerre de 1914 sans perdre un de ses soldats. Un grand drapeau tricolore a été suspendu sur l’Arc de Triomphe à la place de longs voiles de deuil. Mardi, la Chambre décidera en chœur que Daladier et Bonnet ont bien mérité de la patrie ; déjà un imbécile propose de nommer une avenue de Paris : « Avenue du Trente Septembre ».
Peut-on se méprendre à ce point ? Je me sens mortellement triste. Je crois sincèrement que si la Grande-Bretagne et la France avaient eu le courage de déclarer sans équivoque, il y a deux mois, qu’elles se porteraient au secours de la Tchécoslovaquie, l’Allemagne eût reculé. L’isolement devant lequel va se trouver la France est angoissant. Finis, son prestige et la mission « civilisatrice » ( !) dont elle parle tant. Quelle foi pourront désormais avoir en sa parole les petites nations ? Cette influence sera perdue en Europe Centrale pour le grand profit de Hitler (comme a été perdue celle de la Belgique et la Pologne par ses apparents désordres intérieurs). Et pas un homme pour relever son prestige, rien que des rhéteurs recherchant les succès de la tribune, habitués à toutes les compromissions électorales.
De l’autre côté, un puissant dictateur, habitué à agir seul... Ces pauvres sots de Français s’imaginent que la guerre est écartée pour toujours parce que l’on a donné une pâtée à l’ogre et qu’il n’aura plus l’occasion d’avoir faim !



31 décembre [1938]
[...] Rupture des relations diplomatiques entre l’Iran et la France. La cause ? : une plaisanterie anodine parue dans L’Os à Moelle, journal s’intitulant lui-même « Journal des loufoques » ; après la description des fêtes du vin dans le midi, le reporteur a osé écrire : « Dans une pareille nuit tous les ... shahs sont gris. » Puis a paru un article dans Excelsior et Le Petit Parisien sur l’Exposition féline et la beauté des chats persans. L’un des articles était intitulé « Où le chat est roi » (avec un c.) Il paraît que c’était insultant pour Reza Pahlevi, l’ancien cosaque qui, n’étant jamais sorti de son pays sinon je crois en Turquie où règne le même genre de dictature, ne peut comprendre que, dans un pays démocratique, il est impossible de jeter en prison un journaliste coupable d’une plaisanterie.
[Albert] Bodart, le ministre de France, est attérré : des intérêts importants sont en jeu, selon lui, et il y aurait dans l’entourage de Sa Majesté des gens heureux de faire échouer les négociations en cours. On ne peut trouver un seul Persan assez courageux pour éclairer le potentat sur les mœurs européennes. Le plus comique c’est que Bodard dans ses télégrammes au Quai d’Orsay évite d’employer le mot « Chat » qu’il remplace par minou ou matou qui, n’ayant pas été prévus dans le vocabulaire des tables de chiffres, doit être décomposé ! Les Iraniens exigent des excuses que l’ont ne peut obtenir des journaux incriminés, l’offense n’existant pas.
On a préféré jeter le blâme sur le ministre à Paris, Sepah Bodi, et lui reprocher de n’avoir pas prévenu le gouvernement français des exigences iraniennes ; Bonnet qui n’en est pas à un mensonge de plus, a juré qu’il n’en avait jamais rien su et a fait envoyer un télégramme en clair à Bodard dans ce sens afin que tout le monde en fût informé. Puis, réflexion faite, il s’est ravisé et a dû reconnaître que Sepah Bodi était bien venu lui faire une visite dans le courant de décembre mais sans s’entretenir de tous ces incidents qui n’eussent pas manqué de retenir son attention. D’où télégramme rectificatif à Bodard. On est sans nouvelles de ce dernier depuis 48 heures ; quant au ministre de Perse à qui Bressy a essayé de téléphoner, il a d’abord fait répondre qu’il était dans son bain puis, comme on le rappelait, qu’il était sorti. Il est probable que l’affaire lui coûtera son poste, au pire sa tête.
Les étudiants travaillant en France vont être rappelés à Téhéran.
Ubuesque...