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Extrait : 

Scipion

Auteur : Pablo Casacuberta
Editeur : Anne-Marie Métailié

Jolie fille. Je la regardai manier son interminable trousseau de clés, qu'elle palpait une à une avec ses doigts blancs, comme si elle était aveugle, mais son front incliné et une longue boucle de cheveux m'empêchaient de bien voir ses yeux. Elle écarta les deux dernières clés dorées de la série et s'attarda sur une autre, un peu rouillée, qui paraissait en acier. Alors, elle releva la tête.
- Maintenant, je me rappelle : c'est celle-là, dit-elle en me regardant dans les yeux, en proie à une joie soudaine. Je fus bien obligé de constater que sa joie me réjouissait tout autant, bien que la découverte de cette clé ne parvînt pas à dissiper mon malaise. L'idée d'avoir été contraint de faire appel à son aide et de prendre rendez-vous pour pouvoir entrer dans une maison qui aurait dû m'appartenir depuis toujours continuait de m'irriter au point de me provoquer des crampes à l'estomac.
- Vous me laissez ouvrir ? me demanda-t-elle encore souriante, en tenant la clé en l'air.
Autant que je me souvienne, c'était la première marque d'authentique considération que j'aie jamais reçue sur le seuil de cette maison.
- Je vous en prie, répondis-je. Je voulais être derrière elle pendant que nous entrerions et avoir ainsi l'occasion de revoir sa nuque, ses omoplates à peine saillantes, ainsi que ses jambes très blanches, dont j'avais eu un fugace aperçu de la délicatesse lorsque nous avions monté le perron du jardin.
Elle fit tourner la clé. Pendant que je la regardais ouvrir la porte et faire un pas à l'intérieur, je m'appuyai sur le seuil pour respirer une dernière bouffée d'air frais. Dès l'instant où sa main avait actionné le pêne, j'avais été assailli par l'odeur caractéristique du vestibule, cette puanteur de renfermé, de torchon humide, de médicaments, que chevauchaient les innombrables poussières pelucheuses des livres, telle une horde de cavaliers invisibles, et ces vieux relents de pourriture et de parfum, de teinturier et de sueur, de fruit gâté et d'anis, bref : l'odeur inimitable du professeur.
- Il y a quelques années, quand votre père a voulu mettre la maison en vente, il m'a dit qu'il me donnait une clé qui n'était pas dorée, justement pour qu'elle soit facile à identifier, expliqua la jeune femme encore en proie à l'enthousiasme. Mais vous pouvez imaginer ce qu'est l'activité mouvementée d'une agence immobilière. On a tous les jours une centaine de clés et on finit par oublier laquelle est la bonne.
J'eus un moment l'idée de lui conseiller l'ingénieux artifice consistant à les marquer, mesure qu'aurait prise n'importe quel individu un tant soit peu rationnel après une première journée de travail. Mais je me rappelai aussitôt l'intérêt soutenu avec lequel, un moment plus tôt, je l'avais vue manier entre ses doigts l'énorme trousseau de clés, avec une lenteur quasi amoureuse qui m'avait tenu quelques minutes en haleine, aussi décidai-je de ne pas priver ses futurs clients de ce petit instant de suspense.
Pesait également, dans ma tiède disposition à lui faciliter la tâche, la longue série de contrariétés que j'avais dû supporter pour être ici : me présenter de bonne heure à l'agence, prouver mon lien de parenté avec le défunt, et expliquer une fois de plus pourquoi diable je n'avais pas la clé de la maison de mon propre père, alors que ma soeur l'avait, elle qui vivait en Belgique, très loin de moi, ou de la maison, raison pour laquelle j'avais besoin que l'agence daigne m'en permettre l'accès, bref, tout un rituel auquel j'avais déjà dû me plier deux fois depuis la mort du professeur, face à des employés distincts mais tout aussi indifférents l'un que l'autre, et qui, en l'absence d'instructions de ma soeur à ce sujet, n'avaient pas voulu céder d'un pouce.