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Les auteurs de polars s'expliquent

25 Février 2016
iconeIls écrivent des polars. Mais pourquoi choisir ce genre ? Quelles sont leurs motivations ? Ils peuvent être attachants, sympathiques, voire timides. Et pourtant ils baignent dans le crime. Et pour quelques uns, vivent du crime. Les auteurs de polars s'expliquent.

Cette interview est évolutive. D'autres auteurs vont apporter leur contribution.

Rue des livres - Qu'est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans l'écriture de polars ?

Benjamin WhitmerBenjamin Whitmer - Je ne suis pas sûr d'avoir un jour décidé d'écrire des thrillers. Au moment où j'écrivais mon premier livre, Pike, je ne savais même pas que c'était un thriller. Simplement, j'écrivais ce que j'avais moi-même envie de lire, un texte sur les gens que je fréquentais à l'époque. Ces gens complètement décalés qui font de leur mieux avec le peu qu'ils ont. Voilà les gens que j'aime. Je m'intéresse aussi à la violence, car il me semble qu'elle est au centre de la culture américaine: comment faire pour vivre avec l'incroyable violence de notre histoire et de nos mythologies? A mon sens, on n'est pas un auteur américain si on n'écrit pas sur la violence. Sinon, on écrit sur un pays qui n'existe pas.
C'est pour des raisons comparables que je suis fasciné par le crime. Si on y réfléchit, le crime constitue la frontière d'une société. A l'intérieur de cette frontière se trouvent ceux qui ne sont pas des criminels : ceux-là sont des citoyens à part entière. A l'extérieur, on retrouve tous ceux qui sont exclus de la société. Même s'ils ont fait leur temps de prison, on les empêche de redevenir de vrais citoyens. Ils n'ont plus le droit de voter, de posséder des armes à feu, par exemple. Tout cela soulève ces questions de liberté dont nous parlons. Il y a aux Etats-Unis davantage de lois et de personnes en prison que dans n'importe quel autre pays du monde. Ce qui signifie, quelle que soit la façon dont on évalue les choses, que nous sommes le pays le moins libre du monde. Je pense tout le temps à cette dichotomie.
Donc quand je me suis attelé à l'écriture de Pike, toutes ces choses étaient mélangées dans ma tête, et elles sont devenues le livre. Je ne voulais pas écrire un thriller, simplement c'est ce qui en est sorti. Même chose avec Cry Father, et apparemment cela se reproduit avec mon nouveau livre. J'imagine que les questions de la violence, du crime et de la liberté sont pour moi fondamentales.Et au bout du compte, j'écris des thrillers. Je ne suis pas sûr de pouvoir écrire autre chose.

* * *

Bernard VitielloBernard Vitiello - À dire vrai, j’écris de la poésie depuis mon adolescence. Dans les années 80, j’avais parallèlement bouclé trois romans... Disons que je cherchais une voie. Titré « Un taxi pour Mercure », l’un de ces romans portait déjà mon écriture noire, mais je l’ignorais encore. Le déclic est venu dans la période 2000, quand l’envie de réitérer dans le romanesque m’a de nouveau titillé... J’ai brusquement saisi que cette voie était le polar, en l’occurence « Noir divan » publié courant 2009.
Très vite aussi, je me suis donné pour tâche d’explorer tous les segments de la littérature noire, sans préjugés ni réserves.

Ce fut un long cheminement, qui m’a conduit du Chase de ma jeunesse à James Ellroy, en passant par Chandler, Flaubert (eh ! oui), Poe, Faulkner, Manchette, Izzo, etc.

Une évidence pour mes « petites cellules grises » : au-delà de la forme, il n’existe aucune frontière, aucune différence majeure entre la poésie... et le polar ! Peut-être parce que l’une et l’autre sont sans concession.

* * *

Roger SmithRoger Smith - Tout gamin déjà, j’adorais le polar, j’ai toujours voulu en écrire. Mais en Afrique du sud, pendant l’apartheid, ça semblait plutôt décalé d’écrire des romans policiers : on était environnés par des crimes bien plus graves, c’était de ça qu’il fallait parler. Un jour, en 2007, je me suis dit : « Bon, nous y voilà. Il est temps de voir si tu es capable de l’écrire, ce polar. » Je me suis assis et j’ai écrit Mélanges de sangs. Je n’en attendais pas grand-chose, et surtout je n’avais pas du tout conscience que j’étais en train de faire une chose qui allait transformer ma vie du tout au tout. Et pourtant me voilà, sept romans plus tard…

* * *

Johana GustawssonJohana Gustawsson - Ce sont mes parents qui m’ont ouvert la voie vers l’écriture de polars. Je viens d’une famille bibliophile. Mon père construisait une bibliothèque après l’autre pour accueillir la collection familiale, enrichie par des virées régulières chez les bouquinistes.
Mon père est un inconditionnel de romans policiers, avec une préférence pour Simenon et Exbrayat, mais c’est ma mère qui m’a initiée au genre. L’écrivaine niçoise Nicole Ciravégna assurait que lire la prose d’Agatha Christie était un excellent entraînement pour des lecteurs débutants.
Ma mère m’a ainsi mis entre les mains La Mystérieuse affaire de Styles lorsque j’avais sept ans, et je suis tombée follement amoureuse d’un certain moustachu à la tête en forme d’œuf. J’ai donc développé une dangereuse addiction pour la psychologie criminelle : analyser les âmes blessées, en comprendre les détours, les failles, les errances ; déterrer les racines du mal et les observer au microscope.
Puis est venu le jour où j’ai voulu créer des âmes blessées sur mesure, pour m’amuser à les décortiquer à souhait… Charmant, n’est-ce pas ?

* * *

Sam MillarSam Millar - Même gamin, à Belfast, je voulais devenir écrivain. J’ai été très influencé par un auteur, Stan Lee, qui publiait dans les Marvel Comics. J’étais hypnotisé par ses histoires où les super-héros combattaient des super-méchants. Aujourd’hui encore, je collectionne les BD, j’ai une collection impressionnante, au grand dam de ma femme ! J’écrivais mes petites histoires mais j’étais trop timide pour les montrer. Pour moi, à l’époque, devenir écrivain, cela faisait partie des rêves et des fantasmes.

Bien des années plus tard, j’ai décidé de m’essayer à l’écriture, sans me faire d’illusions sur ce que ça allait donner. J’ai écrit une histoire comique, Ma Grand-tante. Je la trouvais drôle, à mourir de rire même, et j’espérais tenir un best-seller. Je l’ai envoyée à un éditeur. J’ai pris le train, j’ai fait le long trajet jusqu’à Dublin pour ma première rencontre avec l’éditeur, j’espérais bien qu’il accepterait mon livre. J’étais très nerveux. Nous étions installés dans un hôtel, et l’éditeur a été très direct. “Ce manuscrit est le moins drôle qu’on m’ait jamais donné à lire ! Il est épouvantable, impubliable. »

J’étais désespéré. Si j’avais eu mon arme sur moi, je me serais tiré une balle. Au moment où je m’apprêtais à rentrer chez moi, totalement déprimé, il m’a dit : « Attendez un peu, je n’en ai pas fini avec vous. »

Bon Dieu ! Ce type venait de réduire tous mes rêves en miettes, ça ne lui suffisait pas, il allait continuer à me torturer ?

« Cet autre manuscrit que vous m’avez envoyé, The Redemption Factory, je l’ai adoré. Vous n’êtes pas un auteur comique, ça c’est certain, mais vous avez des dispositions pour le thriller et le polar… »

Et voilà, comme on dit, vous connaissez la suite…

* * *

R. J. ElloryR. J. Ellory - A mon sens, ce n’est pas un incident particulier qui m’a poussé à écrire. Je crois que c’était plutôt une affaire de dynamique, de situation. J’ai toujours su que je voulais faire quelque chose de créatif, mais je n’avais pas de vision claire de la direction que j’allais prendre.
J’ai étudié la musique, la peinture, la photo, même la danse classique. Enfant et adolescent, je dévorais mes livres. On ne me voyait jamais sans un bouquin, et pourtant je n’avais jamais pensé à écrire.
Un jour, j'avais 22 ans, je me suis mis à discuter avec un inconnu du livre qu’il était en train de lire. Plus tard, j’allais m’apercevoir qu’il s’agissait du « If » de Stephen King.

C’est en l’écoutant me décrire ce livre, en voyant sa passion, sa faim de lire, en comprenant qu’à la fois il voulait savoir ce qui allait se passer et n’avait pas envie que livre se termine, qu’une petite lumière s’est allumée dans ma tête. Je voulais créer quelque chose qui ressemble à ça. Donc on pourrait dire que cette conversation a été mon catalyseur, mais en fait je pense que ça aurait pu être mille autres choses. Tout ce qui m’était arrivé jusqu’à ce moment-là avait créé le désir, le besoin de faire une chose comme celle-là, il suffisait que je trouve la bonne voie. Ce soir-là – le 4 novembre 1987 -, j’ai commencé à écrire.

Pendant les six années qui ont suivi, j’ai écrit 22 romans, j’ai envoyé des tonnes de textes, accumulé des centaines de lettres de refus d’éditeurs. J’ai arrêté d’écrire pendant 8 ans, et je m’y suis remis fin 2001. Et le livre que j’ai écrit à ce moment-là a été le premier à être publié au Royaume-Uni, en 2003.
Si j’avais su, en démarrant l’écriture, qu’il me faudrait 23 romans et 15 ans pour trouver un éditeur, est-ce que j’aurais vraiment commencé ? Oui, j’en suis sûr. C’était un besoin. Pour être sincère, je crois que je n’avais pas le choix.

* * *

Maud MayerasMaud Mayeras - L’envie de tâter du roman noir est probablement née d’une contradiction : celle des romans classiques qu’on nous donnait à lire au collège et qui n’évoquaient à l'époque qu’un ennui profond,
A 11 ans, difficile d’apprécier Zola, Flaubert, ou autres Stendhal. A 11 ans justement, pendant l’été, voilà le choix que l’on m’offre : un livre, n’importe lequel, fais-toi plaisir gamine.
Doigt pointé vers « Ca » de Stephen King, 3 tomes, 1500 pages, infaisable, trop copieux, pour les grands, choisis autre chose. Mais voilà, la couverture faisait sacrément
peur et j’aimais aller là où c’était interdit. Un été et la lecture m’a avalée toute entière.
J’ai découvert que les mots pouvaient être effrayants, bien plus que des images. Et je me suis dit que ce truc là, écrire des livres terrifiants, jouer avec les nerfs des lecteurs, les narguer en souriant, voilà qui apparaissait sans aucun doute comme le métier le plus extraordinaire jamais envisagé.
Faire cauchemarder les gens, être le monstre sous leur lit, leur proposer un tour de grand huit sans qu’il n’aient à bouger de sous leur couverture, les tenir par la main et les emmener au bord du précipice.
Non, il n’y aura jamais mieux.

* * *

Nicolas LebelNicolas Lebel - Pourquoi le polar ? Le polar reste le genre le plus adapté pour nous interroger sur nous-mêmes au présent, sur notre société, le vivre-ensemble comme on dit… Il met les mains dans le moteur social, met en évidence ses pannes, ses fuites, ses ratés, et ne s’effraie pas du cambouis, de la noirceur du réel, de l’actualité, de la violence qu’il y trouvera et mettra en lumière.
C’est aussi un genre populaire qui plonge ses racines dans une culture pluricentenaire -la nôtre- que j’aime évoquer : le polar nous rappelle d’où nous venons, fouille notre passé, notre histoire et nous apprend des choses sur nous-mêmes, parce que nos actions sont les effets de ces causes.
Mais je crois aussi à la lumière et à la vie ! Je ne pourrais pas écrire des récits totalement sombres et asphyxiants. Mes romans se teintent d’humour, souvent cynique et noir, parce qu’ils se frottent au désespoir, dont l’humour, selon Desproges, est la politesse… Voilà pourquoi j’écris des polars !

* * *

Danielle ThierryDanielle Thiéry - Le polar c'est, ainsi que le disait Camus du métier de policier, une façon de plonger au coeur des choses. Je suis tombée dedans des ma plus tendre enfance. Il m'a donné l'envie d'être policier, je crois aussi. Et je le fus, longtemps. Côté ambiances noires et coups d'adrénaline j'ai été servie ! Et j'ai assouvi mon besoin de regarder derrière les miroirs... J'ai toujours eu envie d'écrire parce que j'aimais l'écrit, les mots, les histoires.. Alors le polar forcément, pourquoi chercher ailleurs ?

* * *

Olivier DescosseOlivier Descosse - J’adore le roman noir, le thriller et tout ce qui touche à l’aventure. J’aime fouiller les revers de l’âme humaine afin d’en saisir toutes les contradictions, et parfois même toute la noirceur. Le genre que j’ai adopté, ou le contraire, je ne sais plus, permet cet exercice. Mais je commence à penser que d’autres histoires pourraient aussi servir cet intérêt.

* * *

Franck ThilliezFranck Thilliez - Quand je me suis mis à écrire, je n'ai pas choisi de genre, et ne me suis pas posé de questions non plus, c'est tout naturellement que le polar/thriller est venu à moi. Je pense que cela vient de mes influences cinématographiques, lorsque j'étais adolescent. Vers 14 ou 15 ans, je regardais des films policiers ou d'horreur à n'en plus finir, j'adorais cela et, en même temps, ressentais une frousse bleue en les visionnant. Mais c'était plus fort que moi, il fallait que je les regarde ! Je suis convaincu que toutes ces images se sont accumulées quelque part en moi, et qu'aujourd'hui mon esprit exprime le besoin de les refouler par la plume. Voilà pourquoi mes écrits sont si imagés, et les chapitres aussi courts.

Réponses de :
» Benjamin Whitmer
» Bernard Vitiello
» Roger Smith
» Johana Gustawsson
» Sam Millar
» R. J. Ellory
» Maud Mayeras
» Nicolas Lebel
» Danielle Thiéry
» Franck Thilliez
» Olivier Descosse
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Certains auteurs ont répondu en anglais. Vous pouvez lire le texte original de leurs réponses ici.
Traduction des réponses de R. J. Ellory et sam Millar par Catherine Dô-Duc, Le blog du polar