 Cliquez pour agrandir | De la fraudeLe monde de l'onaa De Henri Atlan
Editeur : Seuil Parution le : 18 Mars 2010 ISBN : 978-2-0209-6755-6 EAN13 : 9782020967556
Évaluer l’importance d’une fraude financière est possible. Cependant, comment prendre la mesure d’un presque mensonge, de la mauvaise foi ? Par exemple dans l’industrie pharmaceutique ou dans les imbrications écolo-scientifico-idéologiques. Et comment arbitrer des manigances politiques, apprécier les supercheries de certains professionnels de la communication ? Henri Atlan, membre du Comité Consultatif National d’Éthique à sa création, choisit de nous éclairer à l’aide du concept d’onaa qui désigne en hébreu à la fois la fraude, dans les transactions financières, et la blessure verbale infligée par des paroles. Le monde de l’onaa est celui de l’entre-deux : on ne rêve plus ici de Platon, d’une vérité absolue, totale. À l’idéal d’une impossible pureté on substitue la conception d’une réalité plausible, imposant les limites de la loi pour imposer un moindre mal. Le monde de l’onaa est celui du presque vol, du quasi-mensonge. Nous sommes ici dans un univers de pratiques qui ne croit pas à la pureté d’une solidarité fusionnelle, garantie par la présence d’un dieu. Aujourd’hui, il semble qu’aucun discours, pas même l’usage d’énoncés scientifiques, n’est à l’abri de dérapages frauduleux, volontaires ou involontaires. En temps de crise financière et morale, qui fragilise les démocraties, Henri Atlan éclaire des textes quelquefois anciens pour repenser le statut de la fraude dans notre monde contemporain. |
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Commentaires Amazon| 2010-11-01 | Note : 4/5 | Passionnant décryptage de la propagande contemporaine ! L'excellent ouvrage d'Henri Atlan montre qu'à côté des innombrables Jacques Attali, il existe encore de vrais intellectuels dans la grande tradition européenne, c'est-à-dire des auteurs qui ont le scrupule de l'étude préalable. « De la fraude » offre à la fois une généalogie historique et intellectuelle de son sujet, et une analyse fouillée de sa réalité moderne. « Onaa » est le terme hébreu qui désigne la fraude, plus précisément la quasi-fraude, « plus ou moins qu'un sixième », celle dont on doit admettre la licéité dans le contexte des échanges humains, parce qu'elle est inhérente à leur nature même. Ainsi l'économie de marché, plus fondamentalement l'échange serait-on tenté de préciser, impliquent-ils des quasi-fraudes, des manoeuvres qui, sans être dolosives, comme l'auraient dit les Romains, ne sont pas parfaitement transparentes. L'admission de la licéité de l'onaa est une innovation talmudique par rapport à l'injonction biblique qui ne reconnaît en aucune façon un tel seuil. Atlan en donne de multiples illustrations, antiques et modernes (la monnaie). Une modeste critique à ce niveau : l'ignorance, par l'auteur, de l'impressionnant parallélisme des dispositions talmudiques et romaines, dont la comparaison aurait été féconde. Il est, en effet, frappant de constater que le droit romain (repris à l'identique par le Code civil, article 1674) consacre également la légalité de la fraude ou onaa, dans la vente d'immeubles, lorsque le prix est supérieur ou égal à la moitié de la valeur d'icelui (Dioclétien, Maximien, L. 2, C., De rescind. vendit. 4, 44). De prime abord, les divergences entre les institutions romaine et talmudique seraient les suivantes :
1°) En droit romain (DR), il n'y a de lésion que pour les immeubles; pour les meubles dans le Talmud (sauf l'écart énorme que mentionne l'A. - env. la moitié du prix -, mais la réserve est d'importance, puisqu'aussi bien le DR ne consacre la lésion que dans ce cas !). La ratio de la règle romaine est que, d'une part, les immeubles ne se vendaient généralement qu'aux voisins, alors que l'éventail des acheteurs possibles était plus grand pour les meubles, et, d'autre part, les nécessités de la sécurité juridique des transactions mobilières;
2°) Plus grande tolérance du DR, qui ne consacre la lésion que si le vendeur est lésé de plus de la moitié (plus des sept douzièmes dans le Code civil), au lieu du sixième talmudique;
3°) L'onaa protège le vendeur comme l'acheteur; alors que le DR ne protège que le seul vendeur;
4°) En DR, il y a lésion au delà de la moitié, alors que, selon l'A., il n'y a de lésion au sens du Talmud qu'à la fraction précise du sixième. Toutefois, l'interprétation de l'A. paraît discutable en cela qu'elle confond la lésion ou onaa proprement dite et ses effets; il me semble que même du point de vue du Talmud, il devrait y avoir lésion au sixième et au delà, même si les effets varient (annulation automatique au delà, choix entre l'annulation et le supplément de prix au sixième); il n'y aurait d'ailleurs pas grand sens à parler d'onaa ou fraude au sixième exactement et pas au delà (l'A. parle lui-même, p. 151 de "l'onaa respectivement supérieure, inférieure ou égale à un sixième").
5°) Relevons enfin que les branches de l'alternative en cas de lésion sont identiques en DR et (au sixième) dans le Talmud; sauf que ce choix appartient, en DR, à l'acheteur contre lequel est dirigé l'action en rescision; dans le Talmud, à la personne lésée.
Quoiqu'il en soit, le parallélisme est troublant; plutôt qu'une influence du Talmud sur les jurisconsultes romains, on serait tenté d'y voir l'expression de la "naturalité" d'un grand nombre d'institutions juridiques.
Venant à l'analyse de l'onaa dans notre vibrionnante réalité contemporaine, l'A. se fait tout à fait brillant, en retraçant la généalogie de la notion de propagande, avant de déconstruire l'apparent paradoxe de la puissance multipliée de la propagande dans le contexte d'une information mondialisée qui n'a jamais été aussi libre mais qui conduit, si l'on n'y prend garde, à une dissolution du vrai dans le faux (et dans l'idiotie, serait-on tenté d'ajouter, puisqu'aujourd'hui n'importe quel clampin pontifie dès que le caprice lui en prend sur la Toile, qui offre ainsi aux caniches de Céline un second infini : l'immortalité de leur Pensée !). Atlan écrit : « la propagande banalisée, associée à la publicité et à l'accès démultiplié aux medias, est aujourd'hui au service de pratiquement tous les groupes en compétition les uns avec les autres pour gagner soit des marchés, soit des fractions du pouvoir. La communication, activée par un ensemble de métiers, est devenue un but en soi ». Toutefois le propagandiste soucieux de réussir doit étudier non seulement la mécanique sociale, mais encore la vapeur qui la fait tourner ; cette vapeur, ce sont les désirs humains (p. 247). Ainsi « l'ère de l'information exacte est diluée dans la fausse information, la vérité diluée et dissoute dans le mensonge, volontaire ou non, au point d'en devenir indistinguable » (p. 236).
En résumé, le passionnant ouvrage d'Henri Atlan aide à comprendre les ressorts de la communication et de la manipulation dans ce contexte de la révolution de l'information qui est le nôtre. A lire !
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