Cet événement "inoubliable" En 99, la narratrice sort d'un dépistage du sida et se rappelle un événement de trente-ans ans plus tôt : son avortement, clandestin. Alors âgée de 23 ans, étudiante en lettres à Rouen, la narratrice raconte son parcours, depuis l'annonce de cette grossesse accidentelle et importune jusqu'à sa "libération". Or, en 1963, l'avortement est un acte interdit, répréhensible, puni par la Loi. La jeune Annie s'interroge, décidée de ne pas garder cet enfant, de trouver le moyen de mettre un terme, d'espérer une fausse couche, de tenter de la provoquer en allant skier à toute berzingue sur les pistes, de s'introduire des aiguilles de tricot... Bref, le parcours douloureux, difficile et délicat d'une jeune fille des années 60, mise en cloque, mais ne souhaitant pas "être mère" à cet instant. Le récit d'Annie Ernaux, qui nomme "L'événement" ce moment ineffaçable et pénible, est très poignant. Il mêle la pudeur, la brutalité, la souffrance, la honte. L'auteur raconte sans ambages : les faiseuses d'anges, l'hémorragie, la solitude, l'impasse, le désarroi d'avoir 20 ans, pas d'argent, aucune oreille attentive autour. Le jugement des médecins, des pharmarciens, les phrases anodines qui claquent comme un fouet dans le vent. L'appartement triste, sale, lugubre de cette sage-femme. Et la scène de "l'expulsion de la grenade", page 90, particulièrement frappante et indélébile pour la mémoire, le souvenir. Voici un texte qui a semblé nécessaire à son auteur pour mettre en mots "un événement" qu'elle dit "inoubliable" - ce livre est rédigé sans pathos, jamais morbide, mais avec justesse et sans cruauté. Un regard net, qui ne juge pas et ne s'épanche jamais.
|