Une humeur de chien

Auteur : Rebecca Hunt
Editeur : Denoël

Juillet 1964 : Churchill s’apprête à prendre sa retraite, mortifié.

La dépression, "ce chien noir sur mon épaule" comme il se plaisait à la nommer, est là qui rôde. La magie du roman lui donne même corps et vie sous les traits d’un molosse, un chien noir massif et puant. Hideux mais charismatique, dérangeant mais attachant, en un mot terriblement machiavélique, ce dénommé Mr Chartwell parle et se tient debout comme un homme. Son métier est de déprimer les gens : Churchill depuis des années, mais aussi la jeune Esther, bibliothécaire au palais de Westminster, chez qui il installe ses quartiers avec la ferme intention de rogner la moindre joie de son existence.

Réunis le temps de mettre au point le discours d’adieu du grand homme au parlement, Esther et Churchill se découvrent liés par le même trouble-fête pour le moins encombrant. Sauront-ils s’en libérer Un premier roman d’une grande fraîcheur, incisif et drôle, qui fait vivre sous nos yeux un Winston Churchill plus savoureux que nature tout en livrant une subtile réflexion sur la perte de soi. Une charmante parabole en somme.

18,25 €
Parution : Octobre 2011
304 pages
ISBN : 978-2-2071-0971-7
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Extrait

5h30

Winston Léonard Spencer-Churchill pinçait les lèvres comme s'il était en train de sucer une rondelle de citron. A maintenant quatre-vingt-neuf ans, il n'était pas rare qu'il se réveillât tôt. L'aube grise révélée par une fente entre les rideaux rassemblait ses forces avant l'invasion. Churchill se prépara pour la journée à venir, déployant vers elle les doigts analytiques de sa pensée avant de les refermer pour lui montrer le poing - qu'elle vienne donc, il était prêt.
Couché sous une toison de brume, le Kent déroulait ses terres boisées par-delà la fenêtre. Encadrée par Crockham Hill à l'ouest et Toys Hill à l'est, la maison de brique était sise dans le léger creux d'une combe, cernée d'antiques forêts dont le fer à cheval s'ouvrait au midi sur un vaste et vert horizon.
Bien que parfaitement éveillé, Churchill demeurait les yeux fermés. Sur le dos, couvertures ramenées en plis vers la taille, il reposait, les bras le long de la masse capitonnée de son corps, tandis qu'à l'autre bout de la maison Clémentine dormait dans son lit à courtines. Il pensa à son épouse, aurait voulu être avec elle.
Mais Churchill n'était pas seul dans sa chambre ; quelque chose, là, dans l'obscurité, une forme muette tassée dans un coin, massive, l'observait, toute de concentration torturée.
Churchill avait conscience de sa présence. Il n'avait pas besoin de la voir ou de l'entendre pour savoir qu'elle était là : il en était prévenu par une sorte d'instinct infaillible. De son regard brûlant, la chose l'implorait de se réveiller. De toute sa volonté, elle voulait qu'il remue. Depuis le temps qu'elle attendait, elle n'en pouvait plus du désir de bondir pour le secouer.
Churchill s'exprima dans un murmure à peine audible. Non que cela eût la moindre importance : il savait que la chose écouterait.
«Fous-moi le camp.»
Il y eut un long silence tandis que la chose s'affairait à reprendre contenance. Churchill la sentit qui déployait un sourire répugnant dans le noir, avant qu'elle ne réponde avec une délectation affichée : «Non.»

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