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Open space

Open space

Auteur : Joshua Ferris

Editeur : Denoël

Dans la boîte de pub où travaille le narrateur d'Open Space, c'est vache maigre. Les budgets dégringolent, les bagels gratuits disparaissent de la cafétéria, et il n'y a plus de bouquets de fleurs dans l'entrée. Les rumeurs sur le cancer qui rongerait la glaciale et très compétente directrice Lynn Mason achèvent d'inquiéter tout le monde. L'activité décroît à vue d'oeil et l'on baye aux corneilles entre deux sessions de bruits de couloir. Les têtes commencent à tomber. La tension monte.
Soudain, une lueur d'espoir : l'agence doit répondre à un mystérieux appel d'offres pour une campagne sur le cancer du sein dont l'objectif est de faire rire les malades de leurs symptômes. Qui saura trouver le slogan adapté ? Qui échappera à la machine à licencier ? Marcia Dwyer, la langue de vipère ? Tom Mota, l'original du service toujours à la limite du dérapage ? Benny Shassburger, le boute-entrain de la boîte ? Jim Jackers, le rouquin fayot ? Ou encore Yop qui, fraîchement viré, s'obstine à revenir travailler clandestinement dans les bureaux désertés...

D'une main de maître, Ferris suit tout ce petit monde à la trace, débusquant avec humour et tendresse les mille et un détails et travers de la vie de bureau, qui est parfois, pour tant d'entre nous, la vie tout court...

Joshua Ferris est né en 1974. Après des études de philosophie et de littérature, il tra­vaille dans la publicité tout en collaborant à plusieurs revues littéraires. Open Space, acclamé outre-Atlantique dès sa sortie, est son premier roman.

22,30 €
Vendeur : Amazon
Parution :
432 pages
ISBN : 978-2-2072-5857-6
Extrait

Nous étions des râleurs trop bien payés. Nos matinées n'avaient rien d'exaltant. Seuls les fumeurs trépignaient en attendant dix heures et quart. Nous nous entendions tous à peu près bien ; quelques-uns se détestaient, d'autres avaient l'air d'aimer tout le monde. Ceux-là étaient payés en retour d'un mépris unanime. Nous raffolions des bagels gratuits du matin. On aurait pu nous en donner plus souvent. Notre mutuelle prenait tout en charge et nous versait des sommes ahurissantes. Parfois, nous nous demandions si tout cela en valait la peine. Nous rêvions de partir pour l'Inde, de reprendre des études d'infirmière, d'aider des handicapés ou d'apprendre un travail manuel. Personne ne cédait jamais à ces impulsions, qui se répétaient pourtant tous les jours, voire toutes les heures. Au lieu de cela, nous nous retrouvions en salle de réunion pour aborder les questions du jour.
En général, on nous chargeait d'une mission et nous l'ac­complissions dans les plus brefs délais, avec le plus grand professionnalisme. Ce qui ne nous évitait pas toujours les bourdes. Fautes de frappe, chiffres mal recopiés : nous travaillions dans la publicité et chaque détail comptait. Si un six se substituait malencontreusement à un huit après le deuxième tiret dans le numéro vert d'un client, et que la pub était publiée telle quelle dans le Time, les lecteurs pouvaient toujours essayer d'appeler dès la parution pour commander :
c'était mort... Peu importait qu'ils aient eu la possibilité d'aller sur le site Internet du client : nous n'avions plus qu'à oublier notre rémunération. Vous bâillez déjà ? C'était notre lot quotidien. Un ennui constant, collectif, et éternel, comme nous.
Lynn Mason agonisait. Rongée par le cancer. C'était l'une des directrices de l'agence. Agonisait ? Pas sûr. Elle avait une petite quarantaine. Cancer du sein. Personne ne savait exactement comment tout le monde était au courant. Au courant de quoi au juste ? Certains parlaient de rumeur. Mais en fait, chez nous, les rumeurs, ça n'existait pas, nous étions trop sûrs de nos sources. Le cancer du sein se soignait s'il était détecté assez tôt, mais Lynn avait peut-être attendu trop longtemps. Chacun avait en tête le souvenir de Franz Brizzolera ; à le regarder, nous lui donnions six mois au plus. Ce bon vieux Brizz. Il fumait comme un pompier. Qu'il pleuve ou qu'il vente, il sortait devant l'immeuble sans rien d'autre sur le dos qu'un pull-over sans manches, et tirait sur ses Old Golds. Alors et alors seulement, il semblait invincible. À son retour, un parfum de tabac froid le précédait, qui s'attardait dans le couloir longtemps après qu'il eut refermé la porte de son bureau. Il s'est mis à tousser ; de nos places nous l'entendions cracher ses poumons encrassés. Certains le mettaient chaque année sur leur Liste des Célébrités en Danger de Mort à cause de sa toux, même s'il n'était pas une véritable célébrité. Lui-même savait très bien qu'il était en danger, et que quelques parieurs sans scrupule allaient tirer profit de sa mort. Il le savait parce qu'il était l'un des nôtres, et que nous savions tout.

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