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Outrepas : Journal 2002
De Renaud Camus
Editeur : Fayard
Parution le : 8 Juin 2005

Dimanche 21 juillet midi.

(...) ll faut un peu plus de temps, dites-vous. Mais il y a trente ans et plus que vous répétez cela, avec vos amis les Amis du Désastre. Et depuis le temps les choses n'ont pas l'air de s'arranger, malgré les assurances florides et solidement argumentées de vos experts organiques, sociologues de cour et présidents d'associations subventionnées, futurs députés et ministres, carriéristes de (antiracisme. Au contraire, elles vont plutôt de mal en pis.
Le pays a perdu tout prestige avec tout caractère, sa littérature ni son art n'intéressent plus personne, l'Éducation nationale est une garderie qui ne sait même pas garder, la violence croît, les H communautés » se tapent dessus et s'envoient au diable, tout le monde se méfie de tout le monde, nous vivons tous barricadés et sommes chaque soir endoctrinés avec méthode dans (imbécillité festive et dans (aveuglement militant. La langue, elle, est de plus en plus arthritique, de plus en plus paresseuse, de plus en plus récalcitrante au détour syntaxique, c'est-à-dire à la médiation, à (altérité de (autre et du sens, à la sortie de soi pour y revenir changé
comme si elle aussi elle avait reçu pour mission tacite de ne pas voir et surtout de ne pas dire, malgré son vacarme gâteux. Et pourquoi sortirait-on de soi, puisque ailleurs est de plus en plus pareil, pareil au même a Il n'y a plus d'ailleurs, personne n'est étranger, pas même nous.

(...) Tenons pour acquis qu'il ne se passe rien, même si c'est encore un peu prématuré. Dans la mesure où ce serait acquis, et cette fois définitivement, il y aurait là quelque chose d'assez satisfaisant pour (esprit, pour fK âme », pour la volonté : un socle offert à ce qui me reste à vivre. Sans doute n'est-ce pas celui que j'eusse préféré et choisi, mais je devrais pouvoir m'accommoder de lui. Pas de public, pas d'écoute, aucune «réception», comme on dit drôlement (et en effet, tu parles d'une fête !) : non seulement il n'y faut plus penser, mais - contrepartie autrement positive - on est libre de ne plus y penser.


Commentaires Amazon

2005-06-20Note : 5/5
Des yeux pour voir
Outrepas, journal de Renaud Camus pour l'année 2002, est un livre indispensable: il permet en effet de relire cette année 2002, dont les événements politiques demandent l'interprétation lucide et détachée d'un observateur intelligent. D'autre part, ce Journal est habité par la conscience que la France telle que nous la connaissons et l'aimons se meurt en tant que nation, civilisation, langue, culture. Cette mort, Renaud Camus la vérifie partout, dans le saccage des paysages, la dévastation du langage et de la vie culturelle, la transformation accélérée des paysages les plus beaux en banlieues. Il n'en tire aucun prétexte pour désespérer, au contraire: il conduit le lecteur par toutes les routes, dans tous les musées, devant tous les paysages, et lui apprend à regarder ce qu'on ne voit plus; il lui fait découvrir des tableaux, des musiques, des perspectives, des villes dont on se détournerait par habitude de la laideur, lassitude, manque de désir. Le danger qui les menace rend plus précieux encore les pans de belle réalité que le désastre n'a pas encore touchés. Cette curiosité et ce désir infinis pour les choses et les êtres fait du Journal de Renaud Camus un très bon guide de voyage, un devisement du monde tel qu'il est, et le meilleur des livres de peinture, dans la lignée et l'esprit des Salons de Diderot et de Baudelaire. Livre d'art, de politique, de méditations, mais aussi appel d'air, appel à sortir et à aimer ce qui tombe: jamais, dirait-on, journal intime ne fut plus ouvert au monde extérieur et à son amour.

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