Rimbaud : Jean-Luc Steinmetz en quête d'une présence JEAN-LUC STEINMETZ A LA RECHERCHE D'UNE PRESENCE Sans doute stimulé par des traductions aux Etats-Unis, en Chine et au Japon, l'auteur de « Arthur Rimbaud, une question de présence », un ouvrage couronné par L'Académie française, et nullement découragé par la publication des biographies de Claude Jeancolas et Jean-Jacques Lefrère, prend l'heureuse initiative de le rééditer une troisième fois en 2004. Lorsqu'il publie sa biographie de Rimbaud pour la première fois en 1991, Jean-Luc Steinmetz venait après la biographie du poète par Enid Starkie, (datant déjà pour l'essentiel de 1947), bien traduite et enrichie d'inédits par Alain Borer. Mais, écrite dès 1938, encore enrichie en 1961, elle n'apparaît en français qu'en 1982, (32 ans après la version italienne !). Bien informée mais subjective, elle accorde trop de crédit à l'influence de l'occultisme . Surtout, elle a soutenu la thèse du négrier, calomnie dénoncée dès 1962 par Mario Matucci mais il n'est pas impossible que des magazines la proposent encore aujourd'hui. Il y eut aussi en 1981 la somme biographique « Rimbaud », de Pierre Petitfils, aujourd'hui disparu, immense découvreur, avec le collectionneur Henri Matarasso, et à qui tous les rimbaldiens doivent tant. Mais l'ouvrage, bien qu'alerte et agréablement narratif, reste trop à distance de l'?uvre poétique. A la différence de ses devanciers, Jean-Luc Steinmetz est passé de l'édition des oeuvres de Rimbaud (on lui doit la remarquable trilogie des oeuvres, chez Garnier-Flammarion en 1989), à la relation de sa vie, pressentant que les deux sont indissolubles. Ecrire aujourd'hui une vie de Rimbaud est une entreprise téméraire. Si l'on cite les prédécesseurs, on parlera de compilation. Si l'on prend parti pour un fait entre plusieurs hypothèses, par exemple à propos de la présence de Rimbaud à Paris au moment de la Commune, il y aura toujours quelqu'un pour vous le reprocher. Quel « chercheur de poux » ne manquera pas de remarquer que Rimbaud, avant sa montée au Gothard en 1878, au lieu de monter « dans le train qui longe le lac des Quatre-Cantons » pour atteindre, « la gare d'Altdorf », choisit en fait de traverser ce lac en bateau à vapeur ? Comment refuser l'anecdote pittoresque, suspecter le témoignage partial et tardif, éviter surtout l'horreur du vide et la tentation de combler les manques d'une existence encore pleine d'ombre ? Steinmetz y parvient pourtant à force de vigilance. Refuser, comme c'est le cas ici, d'être un flic des lettres n'est pas une mince vertu. N'a-t-on pas vu une biographe de Madame Rimbaud, il y a quelques années, exhiber, avec un sens égal de l'ignoble et du hors sujet, l'anatomie la plus intime de Verlaine, faute sans doute de pouvoir venger la Veuve Cuif sur la personne de son fils ? Il est d'ailleurs bien regrettable que son exemple ait été suivi par Jean-Jacques Lefrère dans son « Arthur Rimbaud » en 2001. Ici, tout en prenant le recul nécessaire pour éviter toute trace hagiographique, le biographe a su trancher parfois, s'engager avec conviction dans le récit passionné d'une existence passionnante mais aussi douloureuse, tant elle manifeste de ruptures désemparées et de solitude. Toujours sur la ligne de crête, entre le compte-rendu précis, circonstancié, jamais délateur, et la narration visualisant les faits, à bonne distance de la biographie romancée, - impossible depuis Pierre Arnoult, (en 1943 et 1955), et Françoise d'Eaubonne en 1956 -, se différenciant aussi de la biographie de Claude Jeancolas (1999) considérée par Steinmetz comme « une manière de journal intime de Rimbaud »), l'auteur allie la rigueur de l'universitaire, le talent de l'écrivain et la sensibilité extrême du poète. Les obstacles sont abordés avec l'honnêteté et la lucidité nécessaires mais c'est lorsque l'information est la plus nouvelle que les récits sont les plus réussis. C'est le cas des chapitres que Steinmetz consacre, avec fougue et une grande puissance d'évocation à l'aventurier javanais et au "voyageur toqué" que ne suivent plus Verlaine, (menacé de chantage) et Delahaye qui croit alors que Rimbaud va finir dans un asile. Or, c'est une prouesse d'écrire encore des textes aussi originaux sur une vie tant de fois contée mais décantée ici de sa légende. L'absence de documents illustrés nous vaut une description minutieuse des dessins et des photos qui constituent l'essentiel de l'iconographie rimbaldienne. Cette troisième édition, (après celle de 1999), est enrichie de quelques cartes fort bien venues. Arthur Rimbaud, Une question de présence par Jean-Luc Steinmetz. Editions TALLANDIER. - 486 p. ; 22 * 15 cm. 3e édition
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