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Quand Beretta est morte

Quand Beretta est morte

Auteur :

Editeur : Grasset & Fasquelle

Sélection Rue des Livres

Quand Beretta est morte raconte un moment de la vie d'une adolecente. Isabelle, la narratrice, tombe amoureuse de Beretta, dans un lycée de Strasbourg. Isabelle souffre de l'accusation de bizarrerie. Beretta, belle, méprisante et désespérée, la fascine par son intransigeance et sa radicalité. Elles vont devenir criminelles par dégoût du confort et de la vie ordinaire.Quand Beretta est morte, c'est La Boum en version noire. On est dans la haine du monde chez ces deux adolescentes de la classe moyenne, passionnées de littérature. Beretta et Isabelle se reconnaissent dans leur aversion commune pour la bêtise, la médiocrité et la banalité de la vie ordinaire. Les actes qu'elles accomplissent ont une valeur conjuratoire, et la passion amoureuse qui est née entre elles doit être inédite. Mais la perfection qu'elles recherchent se dérobe sans cesse...

Nadia Bouzid est née en 1970 à Strasbourg. Elle a été successivement professeur de philosophie, modèle aux Beaux-Arts, factrice, gardienne de musée au Louvre, régisseuse cinéma. Elle travaille actuellement aux Archives Nationales.

17,30 €
Vendeur : Amazon
Parution :
262 pages
ISBN : 978-2-2467-2861-0
Extrait

Quand Beretta est morte, ce que j'ai le plus regretté, c'est de ne l'avoir pas tuée moi-même. Je l'ai rencontrée au lycée. On s'est retrouvées à la rentrée dans la même classe de seconde et j'ai vu arriver cette grande nana, avec ses seins en obus, ses grandes jambes et ses cheveux marron qui lui faisaient un casque brillant.
En vrai, elle s'appelait Berthe. Ses petits camarades l'appelaient Berthe aux grands pieds depuis son premier jour d'école et plus les années passaient, plus les classes se succédaient, plus les élèves continuaient de l'appeler Berthe aux grands pieds.
Je n'étais pas différente des autres. J'ai immédiatement aligné aux grands pieds dans ma tête quand j'ai entendu Berthe, et ce n'est que plusieurs semaines après la rentrée que je lui ai enfin trouvé son nom, pendant le cours de maths. J'étais assise à côté d'elle. La prof décortiquait une équation au tableau, le corrigé des devoirs catastrophiques qu'elle venait de nous rendre. A part Alex Reichenbacher qui avait eu vingt, tout le monde était logé à la même enseigne. Beretta dessinait des formes alambiquées sur sa copie, tout autour de sa note, peut-être dans l'idée de la faire disparaître. Elle écrivait avec une encre turquoise à laquelle je n'ai jamais pu me faire. Pour moi, ce genre de couleur, c'était bon pour les filles qui mettent des ronds sur les i. Les arabesques envahissaient le haut de la copie, au point de recouvrir le nom, Berthe Achard, et elle était en train de remplir de petites hachures le ventre d'un serpentin qui passait sur son prénom.
J'ai été prise d'une impulsion. Je lui ai enlevé sa feuille des mains :
" Qu'est-ce qu'elle va dire, la prof, si elle reprend les copies à la fin de l'heure et qu'on n'arrive plus à lire ton nom ? "
D'autorité, j'ai pris mon stylo, celui qui faisait un trait d'encre bien noir et bien épais. Il fallait sans cesse remplacer la cartouche, mais les écritures fines, je trouvais ça mesquin. J'ai écrit par-dessus les arabesques Beretta Achard, un nom que je tirais de nulle part, et dans mon élan, j'ai ajouté un 1 devant le 5.
Beretta Achard, 15/20, ça changeait tout.
Elle a éclaté de rire, avec son rire qui réveillait les morts, et la prof s'est retournée. L'année venait à peine de commencer, elle ne pouvait pas se permettre l'indiscipline.
" Il y a quelque chose de drôle ", elle a fait.
Bien sûr, c'était drôle, non seulement on avait eu 5 toutes les deux, mais en plus, on s'en foutait royalement. La prof est arrivée, ça ne la faisait pas rire du tout. Elle a pris la copie de Beretta, elle m'a regardée et elle a fait la synthèse des deux éléments.
C'est comme ça qu'on été collées, pour l'exemple, le mercredi suivant. Jusque-là, je n'avais jamais eu aucune heure de colle. On avait le devoir de maths à refaire, et vous avez intérêt à avoir 15. Je n'étais pas fière. Mais si, j'étais fière, je n'en pouvais plus d'être collée avec la plus belle fille de la classe. On nous regardait avec admiration. Certains élèves avaient même peur de nous, c'était le bonheur. Et Beretta qui, pour certaines choses, était d'une ignorance crasse, avait gagné un surnom qu'elle ne comprenait même pas.
Le jour où elle a appris qu'elle portait le nom d'un flingue, elle a failli exploser.

La semaine suivante, on s'est retrouvées avec trois autres élèves à mal commencer l'année, collées le mercredi après-midi. Le pion nous a distribué nos devoirs respectifs et on a planché tant bien que mal. C'était une journée splendide. L'été indien, les arbres tout jaunes, le ciel limpide et toute cette vie qui entrait par la fenêtre ouverte.
A quatre heures, on était dehors.
Beretta portait son jean blanc, celui qu'elle ne pouvait pas mettre deux jours d'affilée, parce qu'il se salissait tout de suite. Elle s'est allumé une clope.
" Bon, on fait quoi, maintenant ? "
Moi, je n'avais rien prévu d'autre que rentrer chez moi. J'ai improvisé :
" Avec ton jean, tu vas jamais pouvoir t'asseoir sur les berges. "
Elle a haussé les épaules.
" De toute façon, ce soir, il est mort. "
On a pris le chemin de l'eau et on s'est trouvé un coin d'herbe. Beretta a jeté son blouson par terre et s'est assise dessus, les jambes fléchies dans son pantalon trop serré, un bras autour des genoux. De l'autre main, elle fumait. J'étais éblouie par le soleil, j'avais chaud. Son profil se découpait sur le fond de l'eau, avec son nez incroyable. Pas un de ces nez sans personnalité que portaient platement les autres filles. Le nez de Beretta était chargé, il avançait comme un avertissement, busqué, ourlé, sensuel, rapace. On est restées un moment sans rien dire, avant d'échanger des banalités :
" Moser, c'est quand même une salope de nous avoir collées. "
J'ai hoché la tête. J'avais du mal à la regarder, à cause du soleil. Elle a continué :
" En plus, c'est à cause de toi qu'on a été collées.
- Ouais, j'ai fait, et c'est moi qui ai rigolé très fort, peut-être ? "
Beretta a haussé les épaules.
" Si tu savais ce que je m'en balance, d'être collée. Ce sera pas la première fois. "
D'une chiquenaude, elle a envoyé valser son mégot dans l'eau. C'était une quasi-étrangère pour moi, à cette date. Je la découvrais à chaque nouvelle phrase. On a regardé un couple de touristes qui s'approchait de nous. La femme portait des chaussures à talons dans le genre élégant et inconfortable, son mari d'affreuses sandales de randonnée. Ils nous ont demandé le chemin de la cathédrale. J'ai ouvert la bouche pour répondre, mais Beretta a été plus rapide que moi. Elle a agité le bras dans la mauvaise direction :
" Toujours tout droit par là, et après c'est de l'autre côté du pont. "
J'allais intervenir, mais elle m'a regardée comme si j'étais la dernière des imbéciles. Le couple nous a remerciées et s'est éloigné.
" Mais c'est pas du tout par là ! "
Elle a rigolé.
" Ça lui apprendra à mettre des chaussures qui font mal aux pieds pour avoir l'air sexy, à cette pouffiasse. Ils m'énervent, les touristes. Ils veulent tous voir la même chose. Ils ont aucune imagination. Ça les fera sortir des sentiers battus, ils devraient me remercier.
- Tu fais ça souvent ?
- Quoi ?
- Dire le mauvais chemin.
- Ça ou autre chose. "
J'ai fouillé dans mon sac et j'ai sorti ma bouteille d'eau. Beretta était en train de raconter un de ses forfaits :
" ... sur la plage, la même chose, ils se sont ramenés, est-ce que je pouvais les prendre en photo devant le coucher du soleil. J'ai fait mais oui, bien sûr, c'est où qu'il faut appuyer, et j'ai bien cadré pour qu'il y ait pas leurs têtes de crétins. Au moins ça leur a fait une photo originale. "
J'étais perplexe. On m'avait toujours appris à être polie et serviable, prévenante, voire, pour me faire apprécier des autres. Je n'avais même pas l'idée de me comporter autrement. Mais Beretta me regardait de son œil acéré. Elle ne se rendait pas compte comme elle était belle.
" Ben quoi, me dis pas que t'as jamais fait ce genre de trucs. "
J'ai bafouillé une réponse tout à fait à mon image :
" Euh, si, j'ai sûrement dû faire des conneries comme ça quand j'étais petite. "
Le mot m'avait échappé. Beretta l'a pointé tout de suite :
" C'est pas des conneries, ma vieille. C'est très sérieux. Aussi sérieux que d'apprendre ses déclinaisons. Mes parents s'imaginent que ça va me passer quand je serai grande, mais si c'est pour devenir comme ces deux imbéciles avec leur Guide Michelin, j'aime encore mieux crever. "
C'était une de ses phrases favorites.

En rentrant chez moi, assise dans le bus, je regardais d'en haut les voitures qui nous dépassaient sur l'autoroute. J'apercevais le visage d'un passager et je l'oubliais aussitôt. Je n'arrivais pas à me concentrer sur mon livre, mais je le gardais ouvert. Avoir une surface imprimée devant les yeux me permettait de rêver tranquillement. Tous les jeunes de mon âge avaient passé l'après-midi à s'amuser ensemble en ville et maintenant, ils rentraient dans leur famille. Si j'avais pu les faire disparaître, eux et leurs loisirs à la con, je l'aurais fait avec joie. Je leur en voulais d'être avec leurs amis et de rire bruyamment, alors qu'à moi, il me fallait un bouquin pour me planquer dedans.
En descendant du bus, j'ai pris conscience cruellement que je ne parlais jamais à personne. Je ne faisais partie d'aucune de ces bandes qui traînent ensemble avant de s'éparpiller. Je me demandais si Beretta était comme moi. Heureusement que je ne tenais pas de journal intime, sinon j'aurais passé la soirée à écrire des choses dont j'aurais eu honte ensuite. Je me suis contentée de noter dans mon agenda scolaire : 2 heures de colle avec Beretta - fin d'après-midi sur les berges.
Au moment de m'endormir, dans mon lit, j'ai essayé de faire apparaître son visage, mais mon écran de cinéma avait des ratés. Beretta se matérialisait péniblement pour disparaître aussitôt. Les yeux émergeaient, gris clair comme le mauvais temps, et c'était fini. Seule sa peau me revenait. Du fond de mon lit, elle irradiait comme la lune. Sa nuque laiteuse se découpait sur le col de son blouson en jean. Mais les images se brouillaient de plus en plus.
A la fin, je me suis endormie en serrant le vide dans mes bras.

Je l'ai retrouvée le lendemain à huit heures devant le bahut, en train de fumer sa clope au milieu des autres. Elle avait toujours une main enfoncée dans la poche de son jean. Je me suis dit qu'elle tranchait vraiment au milieu de ce poulailler. Auprès d'elle, les autres filles étaient toutes interchangeables, on pouvait en prendre une et la rapporter au magasin pour repartir avec une autre, c'était pareil. Le même brillant à lèvres, les mêmes petites barrettes, et par-dessus le marché, cette odeur de vanille qu'elles empestaient toutes, ça me soulevait le cœur, si tôt le matin. Seigneur, faites que je ne devienne jamais comme elles.
Avec Beretta, on se disait parfois, si c'est ça l'humanité de demain, autant se tirer une balle tout de suite.
Quand je suis arrivée, j'ai dit salut à tout le monde, avec un sourire en prime pour Beretta. Daphné, une des filles interchangeables, a fait remarquer :
" C'est marrant, toi et Beretta, vous faites jamais la bise à personne, vous avez peur d'attraper des boutons ou quoi ? "
Si tôt le matin, les assauts de la bêtise. J'ai lâché :
" Moi j'embrasse que sur la bouche. "
Elles sont restées tout étonnées, Beretta comprise, moi comprise. Beretta s'est tournée vers moi et j'ai cru, pendant un quart de seconde, qu'elle allait m'embrasser, sur la bouche comme j'avais dit, devant tout le monde. Mais ces choses-là n'arrivent qu'en rêve. Je l'ai entraînée un peu à l'écart, sur les marches, pour laisser les autres commenter notre sortie.
" Dire qu'on va se les coltiner toute l'année, elle a fait, Beretta, c'est pas comme ça qu'on va progresser. "
J'ai pris un air sombre de circonstance, mais ma joie débordait de partout. C'était bon d'avoir un ennemi commun.

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