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Le juif errant est arrivé
De Albert Londres
Editeur : 10-18
Parution le : 8 Juillet 2006

Comme s'il avait prévu qu'un jour l'existence de l'Etat d'Israël serait mise en question, Albert Londres justifie le retour des Juifs en Palestine dans un reportage qui remua les consciences des années trente. En Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, à Londres, il a sondé la misère des ghettos, recensé les humiliations, les spoliations, les violences dont le peuple juif a souffert (mort en 1932, il n'a pu dénoncer les pires de toutes). Il a suivi certains de ces persécutés partant à la recherche d'un lieu où ils pourraient vivre comme des hommes à part entière. Leur piste l'a conduit vers la Palestine. Terre promise et terre de l'espoir déçu. Venant d'un homme qui n'a cessé de mettre sa plume au service des opprimés et dont la générosité ne relevait d'aucune idéologie, voilà un témoignage irrécusable, digne d'être redécouvert. Et qu'il faut méditer.

  • [Poche]

  • Commentaires Amazon

    2007-06-22Note : 5/5
    Simple retour
    En1929, "un vieux drame soudainement rajeuni" excite la curiosité du journaliste français Albert Londres. De cette curiosité naîtra le récit de voyage intitulé "Le Juif errant est arrivé". C'est de "l'état des Juifs dans le monde" dont il est question. Cela fait 19 siècles qu'ils vivent dispersés en exil. Mais à présent, ils sont de plus en plus nombreux à s'installer dans le pays dont ils furent jadis chassés. En l'an 1929, leur nombre atteint déjà 150.000. Ce pays qu'ils considèrent désormais comme le leur s'appelle la Palestine, ils le nomment également Eretz-Israël. Durant plusieurs mois, de l'Europe à la Palestine, Albert Londres est allé à leur rencontre. La vingtaine de reportages qui en ressortent saisis sur le vif, sont complétés par trois contributions traitant de l'histoire générale des Juifs, des pogromes, du hassidisme et du sionisme dont Théodore Herzl a été l'instigateur. Mais par où commencer ? C'est que les quelque 14 millions de Juifs de l'entre-deux-guerres vivent dispersés sur toute la planète. Le sionisme - c'est à dire le mouvement de retour vers Israël - ne les concerne cependant pas tous dans la même mesure. Ceux d'entre eux qui vivent dans des pays tels les USA, l'Angleterre ou l'Allemagne, ont en effet "renoncé depuis plus ou moins de temps à la vie purement juive". S'étant largement assimilés, les Juifs occidentaux ne sont que très peu enclins à tout laisser tomber pour aller s'installer dans un État hypothétique qui, selon la déclaration Balfour du 2 novembre 1917, n'est pas plus qu'un "Foyer National". Il convient donc de placer "la question juive où elle est : en Pologne, en Russie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en Hongrie", contrées qu'arpente inlassablement le Juif errant, également appelé Ahasvérus, personnage mythique incarnant la situation instable et précaire des Juifs d'Europe orientale. Ils sont sept millions, et ce sont eux qui forment "le fond de la troupe" des pionniers ou Jeunes-Juifs. Aussi, après un détour par Londres, notre auteur se rend en Europe Orientale. Il passe par Prague, mais ce n'est que dans les Marmaroches, sur le versant sud des Carpates, qu'il rencontre les premières grandes concentrations de Juifs ashkénazes, profondément religieux et parlant yiddish. Il n'en revient pas: "Où suis-je ? En quel pays des songes ?" Et c'est dans ces montagnes - "peu après le village de Volchovetz" - qu'il rencontre l'incarnation du Juif errant: "Il s'appelait Schwartzbard, du nom (...) de celui qui abattit Pan Petlioura, rue Racine, à Paris, parce que Petlioura avait présidé au massacre de cent cinquante mille Juifs, l'année 1919, dans les steppes de l'Ukraine". Oradea-Mare en Transylvanie, Kichinew en Bessarabie, Czernowitz (Cernauti) en Bucovine, Lwow (Lemberg) en Galicie sont autant d'étapes sur le chemin d'Albert Londres, toutes plus instructives les unes que les autres. "Mais... Varsovie !" - ainsi s'intitule le premier tableau dédié à la capitale polonaise - Varsovie n'est pas seulement la capitale de la Pologne. D'une certaine façon, c'est "aussi celle d'Israël". Au 18 de la Ulica St.-Jerska, il visite la Mesybtha, "le grand séminaire juif de la juiverie du monde", qui abrite 587 étudiants se consacrant à l'étude "seize à dix-sept heures par jour". Il observe avec intérêt que "leur vie matérielle n'est pas moins sensationnelle que leur vie spirituelle (...) Israël, dans sa plus extrême pauvreté, a toujours eu le respect du savant". Il trouve encore le temps de rendre visite au rabbin miraculeux de Goura-Kalvarya, "le successeur de Bal Chem Tov", l'un parmi la douzaine de zadicks que compte Israël. "Qu'est un zadick? C'est l'interprète terrestre de la volonté de Dieu. Par la solitude, il entre en contact avec l'Eternel". Quinze jours plus tard, il se retrouve à Tel-Aviv. Le contraste ne pourrait être plus saisissant : "J'ai quitté, à Varsovie, l'année 5690. J'entre dans l'an X". Car là où se trouve à présent Tel-Aviv, "il n'y avait qu'une dune (...) voilà dix ans". Certes, beaucoup hésitent encore à venir en Palestine, des rabbins notamment qui s'agacent que le nouveau Foyer National ait un caractère nettement moins religieux qu'ils ne le souhaiteraient. L'âme millénaire, toute la spiritualité d'Israël ne risquent-elles pas de faire les frais d'une sécularisation larvée ? Cependant parmi les Nouveaux-Juifs récemment installés, l'ambiance est résolument novatrice : "Miracle ! les épines dorsales se sont redressées (...) On y sent la volonté acharnée d'oublier le ghetto". De plus, "ils ont ressuscité l'hébreu". En un mot : le pays fleurit, "(...) les nouveaux juifs, morceau par morceau, achetaient la Palestine. Et ils bâtissaient des usines, et ils élevaient des moulins, et ils plantaient le blé, la vigne, l'orge, le maïs, le tabac, l'oranger, le bananier, le citronnier, et par des travaux audacieux, ils demandaient au Jourdain la lumière des nuits". Mais il y a également des nuages à l'horizon : si tout ceci irrite passablement l'Angleterre qui a cessé d'être la puissance mandataire bienveillante qu'elle était encore récemment, ce n'est pas du tout du goût des Arabes de la région. "La Palestine ? Sept cent mille Arabes d'un côté, cent cinquante mille Juifs de l'autre, les Arabes ayant 'fait le plein', les Juifs ne rêvant qu'à faire le leur". Le grand mufti de Jérusalem attise le fanatisme religieux, et déjà on assiste à Hébron et Safed aux premiers massacres de Juifs (août 1929). Dès lors, disent-ils, "nous travaillerons d'une main et de l'autre tiendrons l'épée". C'est que les colons juifs ne sont plus disposés à subir de nouveaux pogromes: "Fuiriez-vous les pogromes d'Europe pour tomber dans ceux d'Orient ? Chalom ! veut cependant dire 'Paix sur toi !' et partout, Juifs, où vous lancez votre salut, la guerre vous répond !" D'autres récits de voyage dignes d'intérêt consacrés à la communauté juive virent le jour dans l'entre-deux-guerres. Hormis le "Voyage en Pologne" d'Alfred Döblin (1925), on citera en particulier "Juifs en errance" de Joseph Roth (1927) et les "Histoires de sept Ghettos" (1934) d'Egon Erwin Kisch.

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