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Le grand blondino

Le grand blondino

Auteur : Sture Dahlström

Editeur : Editions du Rocher

«Villon, Rabelais, Céline, Eisenstein, Nijinski. Et descendant en ligne directe : Eric von Fitzenstrahl, Suède. Je sens leur sang excité bouillonner en moi, j'entends leurs voix tonitruantes contre mes tympans, je vois passer des fragments de leurs effigies dès que je ferme les yeux. Je me fais appeler Le Grand Blondino.»
Le danseur et cinéaste Eric von Fitzenstrahl en proie à une frénésie créatrice et sexuelle indomptable s'installe à Cannes pour lancer le tournage d'un film expérimental sans pellicule ni caméra. Comme il se permet les pires excentricités, ses acteurs se révoltent, le traquent et le kidnappent. Au terme de péripéties échevelées, ils atterrissent dans un pays où les hommes sont chirurgicalement modifiés pour devenir gravides à la place des femmes. Qu'adviendra-t-il du Grand Blondino ?

Métaphore cinématographique du combat de l'artiste pour le pouvoir de l'imagination contre la routine bourgeoise. Le Grand Blondino est l'oeuvre qui a consacré Sture Dahlström (1922-2001) comme un des plus grands romanciers underground suédois. Un livre étrange, foisonnant et jubilatoire.

Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus

22,40 €
Vendeur : Amazon
Parution :
399 pages
ISBN : 978-2-2680-6276-1
Extrait

SEUL DANS ma chambre, j'éclate d'un grand rire qui rebondit entre les murs, résonne par-dessus les toits, puis descend, fluet et cristallin, couvrir mes rires précédents.
Devant ma fenêtre gronde cette ville décrite à outrance par des écrivains et des peintres assis sur leurs chaises froides à attendre depuis des siècles. Attendre quoi ? Pourquoi cette attente perpétuelle ?
Alors que moi, je danse au lieu d'attendre. Un homme qui danse ne se morfond pas dans des méditations sur la mort ou sur l'inspiration, il danse jusqu'à ce que le public en délire se lève et applaudisse, il danse jusqu'à ce que les lustres en cristal se mettent à osciller et que les petits hommes dans l'orchestre tombent évanouis de leurs chaises, il danse jusqu'à ce que le directeur du théâtre arrive au pas de course et hurle qu'il faut arrêter ce fou de Suédois avant qu'il bousille tout le bâtiment.
Je passe beaucoup de temps dans ma loge au théâtre. Ici, j'ai un lit confortable, mes livres, ma table de montage, mes notes, mes films et ma caméra. Les murs sont couverts d'esquisses et de synopsis, les copies du travail en cours serpentent autour de mes pieds pendant que je remplis mes carnets de nouvelles séquences. En ce moment, je travaille simultanément sur trois films.
Et tout autour de moi j'ai la réalité, c'est-à-dire le théâtre. Si on regarde d'un peu plus près cet établissement, on s'aperçoit vite qu'il n'est pas seulement un théâtre, mais aussi une formidable maison de passe. Les Français sont réalistes. L'activité de bordel rend le théâtre économiquement porteur, le père des putes peut se dire directeur de théâtre la conscience tranquille, et les filles du cabaret se dire comédiennes plutôt que putains. Vive la France !
En ce moment, je monte une scène qui se déroule dans une pièce à géométrie variable. Une pièce algébrique qui rétrécit, visages de putes qui flottent, logarithmes qui s'estompent, femmes en fonte qui défient l'apesanteur. Je m'adresse des grimaces dans la glace, traverse tout excité la pièce à petits pas sautillants, jette un rapide coup d'oeil par la fenêtre et me dis que, si ça se trouve, je suis ailleurs. Je me vois dans un studio de tournage à New York en train de regarder par l'objectif de la caméra, lentement et résolument j'assimile une toute nouvelle façon de réaliser un film. J'ai l'impression d'être un élu, sûr de mon chemin à travers un labyrinthe de temps argenté, puis je retourne continuer mon travail à la table de montage. Pour finir, je suis tellement épuisé que je me jette sur le lit et laisse le film se dérouler tout seul derrière mes paupières. Subitement je sens la peau de mes mains se fissurer. Un instant après, la peau de mes jambes et de mon dos éclate. Je ne suis pas spécialement surpris, je mue en général une fois par mois. Je me lève, me suspends par le pied à un crochet au plafond et vois ma peau psychique usagée me quitter dans un froufroutement, et former un tas translucide par terre. Quelqu'un entre dans la pièce et me regarde, pendu là.

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