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Le Répit

Le Répit

Auteur :

Editeur : Editions de Minuit

Véra voyage, lui non. Après trente ans de vie conjugale orageuse, cette chose est admise.
Elle est donc partie en Finlande chez leur fils Ludo, installé là-bas. Lui, profite de sa solitude pour bricoler un peu dans la maison. Mais son répit sera de courte durée, car Ludo téléphone et lui apprend que Véra vient d'être hospitalisée à la suite de malaises cardiaques. Ce serait quand même bien que tu viennes, dit-il à son père.

9,65 €
Vendeur : Amazon
Parution :
128 pages
ISBN : 978-2-7073-1815-2
Les avis

La presse en parle

« L'homme qui est là, tout au long du sixième roman d'Hélène Lenoir, n'a pas de nom, pas de visage que l'on puisse distinguer. Aucune activité précise ne lui confère une identité sociale solide. En revanche, il a un corps, pesant – plus de 100 kilos –, et d'une mobilité plus que réduite. Et si chaque mot, chaque phrase, est destiné à le décrire, on revient toujours et seulement à cette masse de chair tellement fatiguée et flasque, à ce corps que le simple désir de se mouvoir a déserté.
L'homme est marié. Sa femme, Véra, vient d'être hospitalisée à Helsinki où elle s'est rendue, cinq jours plus tôt, pour retrouver le fils du couple. Son état est alarmant, semble-t-il. Assez pour que Ludo dérange son père au téléphone. Ce sont les premiers mots du roman : “ Ce serait quand même bien que tu viennes, avait dit Ludo, ajoutant après s'être bruyamment raclé la gorge : assez vite... ça vaudrait mieux... ”
Le répit qui donne – paradoxalement – son titre au livre, c'est donc ce qui précède ces lignes, c'est l’avant immédiat ou le pré-texte. Il cesse dès l’incipit. Avec un art très impressionnant, une rigueur formelle et stylistique remarquable, Hélène Lenoir s'enfonce littéralement (et le lecteur à sa suite) dans la description et l’analyse de cette incommodité et de ce dérangement éprouvés, subis par le personnage central obligé de se déplacer.
Ces deux jours qu'il lui faudra pour se rendre de Paris dans la capitale finlandaise – l’avion étant exclu pour cause d’angoisse – sont l’occasion de raconter, du point de vue de l’homme, les trente années qui ont précédé ces cinq jours de “ répit ”. Trente années de dégradation du couple, de mésentente amplifiée en sadisme, en dérives diverses, en solitude finalement.
Il repasse, dans le désordre et par fragments, “ ces batailles quasi quotidiennes qui ne faisaient que révéler l'ampleur du gouffre où bouillonnaient leur rancœur et leur mépris réciproques... ”. Il revit ce temps étiré, “ des semaines et des mois, des années là-dedans, cette énigme, ces doutes tour à tour éparpillés et ramassés en une lourde question : celle du temps, passé, passant et à venir, la soudure et l'usure, le plaisir cadenassé, et la clé... ”.
Un jour et définitivement, Véra a fermé sa porte à son époux. Avec une lucidité terrible, Hélène Lenoir montre, donne à ressentir, l’usure sexuelle et affective, le désespoir qui en est à la fois la cause et la conséquence. Dans la nuit poisseuse d'un train roulant dans “ la Ruhr (...) pouilleuse, moribonde ”, dans “ un air chargé de rouille, de suie, de soufre et de désolation ”, l'homme revit au présent cette malédiction. Scènes presque hallucinées, où le désir érotique vient déranger un corps engourdi, incommoder un esprit épuisé, las.
Il serait faux et réducteur de lire Le Répit comme un banal constat des ravages de la conjugalité. La force et la beauté du livre sont ailleurs : dans la manière d'approcher et de montrer, aussi radicalement, la simple présence d'un homme. »

Patrick Kéchichian, Le Monde


Tout commence par un coup de téléphone venu de Helsinki. Ludo, le fils, appelle son père. Vera, la mère et l’épouse est à l'hôpital, presque « de l'autre côté ». Le temps de décider, de prendre un billet de train, et voilà le héros, ce père resté au village, comme toujours, qui se met en route. Avec ce voyage, toute une vie défile.

« Il ne faut pas plus qu'un appel au téléphone, pour construire un roman dense, intense, étouffant par moments, douloureux comme peut l'être la vie de deux êtres que tout distingue. Dans ses précédents romans, Hélène Lenoir avait décrit cet enfermement qui transforme les mères ou enfants en monstres silencieux, n'explosant que par bouffées, ou de l'intérieur. Dans Le Magot de Momm, nous étions successivement, par le biais du monologue intérieur, avec les diverses femmes habitant la maison de la grand-mère, et on n'en sortait qu'avec le mince espoir de rencontrer les hommes, censés incarner la liberté. Ici, nous percevons à travers le mari. homme sans prénom, masse de cent six kilos qui fume et mange pour ne pas penser, pour se tuer peu à peu. Il a accepté la loi de Vera, il s'est soumis à cette petite femme menue et vive, lié par une vague culpabilité, par la dépendance, par le manque, par le désir insatisfait. Depuis trois ans, elle s'est installée dans la chambre laissée vide par leur fils, elle s'enferme à clé et n'utilise la chambre dans laquelle l'époux est resté, qu'en guise de débarras. Comme les parents de Grégoire Samsa jetant leurs déchets dans l'antre du cafard, héros de La Métamorphose afin qu'il en sorte. Elle n'a plus d'attention particulière pour lui et refuse le moindre contact, au point qu'il n'ose même plus la toucher. Ne restent entre eux, que les apparences : on fait attention à la façade, on joue la comédie sur le perron, elle brosse les vêtements de son mari avant qu'il ne parte à l'Institut où il travaille comme scientifique, elle joue la comédie sociale, est de toutes les activités dans le village beauceron qu'ils habitent. Un enfer lissé.
S'arrêter à cette trame serait bien sûr une erreur. Hélène Lenoir n'écrit pas des romans “ sur ”, des textes qui se prêtent aux “ débats ”. Le Magot de Momm n'était pas un roman consacré a la famille sans hommes ni Son nom d'avant un roman sur une famille centrée sur la figure du maître de maison. Le couple (et ce fils très lié à sa mère) constitue un vivier d'amertume ; c’est le lieu de toutes les attentes et des désillusions. Le voyage du héros peut dès lors se lire comme un condensé de ce parcours entre chagrin et espoir. L’existence se vit au conditionnel : “ une fois encore, rien qu’une fois ça, dans un lit, dans un train, n’importe où avec elle et même si le prix de cette intimité mendiée passait par un prologue pénible et humiliant exigeant qu'il reconnaisse ses torts sans concession et fasse preuve d'un sincère repentir, il ramperait comme avant, se traînerait, lui promettrait n'importe quoi, se soigner, maigrir, arrêter de fumer, il se mettrait à courir dans les bois matin et soir, lui laisserait ses illusions quant à Ludo, l'accompagnerait où elle voudrait, ferait bonne figure au milieu de ses amis, de sa famille, effacerait ses insultes en l'étreignant fougueusement sur un quai, pourvu qu'une fois encore elle lui ouvre ses draps et l'autorise une nuit durant à veiller son sommeil. ”
Trente ans de vie commune ont détruit le héros. De reproches en disputes, de silences résignés en abandons définitifs, il n'est plus que cet être sans force. qui a peur de voyager. Sa phobie de l'avion l'oblige à voyager jusqu'en Finlande en train. L'écriture de la narratrice rend aussi bien cette peur du départ pour un voyage peut-être inutile, que la multitude des sensations et perceptions qui assaillent cet homme fragile pendant son voyage. On se sent par moments comme dans un cauchemar. Les passages traversés baignent dans la lumière crépusculaire : “ nuit tiède et orangée ” dans “ la Ruhr pouilleuse, moribonde, un air chargé de rouille, de suie, de soufre et de désolation ”. La phrase est longue, chargée au tout début, de participes présents qui traduisent l'inertie puis le malaise. Puis l'écriture se fait fiévreuse, c'est celle de la respiration difficile, que les associations, les brusques surgissements de souvenirs zèbrent comme des douleurs soudaines. Ainsi quand revient ce motif des clés, les clés qui les séparent, dont il pourrait fabriquer un double qu'il ne fera jamais. Les clés qui sont aussi la clé d'une vieille histoire, qui a fermé un jour une porte. L'histoire d'un couple est celle de tous ses silences et entre Véra et son mari, il semble bien que le premier accroc ait été la naissance de Ludo. Elle l'a difficilement porté, son mari s'est éloigné d'elle pendant la grossesse et il n'a jamais voulu d'autres enfants. Ce fils-là n'a jamais été que celui de Vera et lorsque Ludo appelle d'Helsinki, son père le perçoit encore comme celui qui joue le jeu maternel, qui veut le rendre coupable de ne pas venir au chevet d'une mourante. Pour le reste ? Rien de concret sinon ce qui sépare, jour après jour ceux qui se sont aimés comme on se griffe.
La beauté du roman tient en grande partie à ce que l'on perçoit avec un homme blessé. On sent ce qui l'a fait tel. Son incapacité à parler, son impuissance lorsqu'il se trouve face à Véra comme face à la voyageuse danoise, dans le train entre Liège et Hambourg, l'impossibilité dans laquelle il se trouve, à cinquante ans, de se projeter dans un futur : tout cela devient nôtre. Évoquant la retraite de son mari, Vera disait “ on ”, puis “ je ”. Lui n'emploie aucun pronom. Pris au piège du temps, il n'a guère d'échappatoire possible. La voyageuse, un instant lui donne l'espoir, mais il-est trop tard pour changer de direction ; Helsinki plutôt que Copenhague, Vera dans sa chambre d'hôpital plutôt que l'aventure et la chance d'une autre vie. Telle était déjà la situation de Lili, la petite fille de Momm, dans le précédent roman : une fugue avec Dan en scooter, se terminait par un lamentable retour au bercail. Il y a comme une sorte de fatalité – peut-être simplement les rails d'une existence – qui empêche les personnages d'Hélène Lenoir de fuir. Le dernier mot du roman est “ s'asseoir ”.
Le corps est là, omniprésent, lourd comme une armure. Celui du héros bien sûr, qui l'empêche de voyager. mais aussi de se faire à la mesure de la femme. Il regarde, il observe et, dans un très beau passage, révèle ce qui lui manque le plus : voir Vera dormir. Pendant le trajet en train, il contemplera la voyageuse soudain endormie. Il assistera aussi, de façon presque hallucinée. à une scène d'amour, dans un compartiment voisin, seul le regard de la femme, entre frayeur et extase, révélant l'intensité qu’il ne connaît plus. Pendant ce voyage nocturne, l'unique vrai répit au fond, il retrouve quelque peu le bonheur de l'adolescent qui rêvait sur le corps des jeunes filles, une porte entrouverte, un jeu, qu'il n'a plus connu ensuite. S'approcher, désirer, c'est inévitablement échouer. Les gestes ne peuvent plus traduire l'émotion, le désir le plus simple. Et le monde ressurgit, les autres, hostiles, sans pitié.
Des échos, dans la construction romanesque comme dans la trame des existences disent la répétition du pire, l'absence d'espoir. La voyageuse danoise entre en solitude et tout laisse penser que Ludo connaît avec Sinnika, son épouse, le même sort que le héros. Il semble qu'entre homme et femme tout rapport soit impossible. “ Ni avec toi ni sans toi ” se disaient les héros de La Femme d'à côté, un film douloureux et lyrique de Truffaut, un de ses plus accomplis dans sa rigueur. On pourrait en dire autant du Répit. »

Norbert Czarny, La Quinzaine littéraire


Est-on obligé d'aller au chevet des gens que l'on n'aime plus ? Pas de répit dans la langue impitoyable d'Hélène Lenoir.

« Non, on a beau dire, on a beau faire, on a beau retourner le livre, relire le titre, Le Répit, il n'y a pas de répit, ça commence mal, on le dérange dès la première phrase, le type, ça finira comme ça finira, on verra bien, mais il n'y a pas le moindre répit, le moindre endroit où reprendre son souffle, ses esprits, pas un coin d'ombre où s'abriter des soucis du bonhomme, un arrêt du train où l'on pourrait descendre, se dire tant pis, après tout qu'il se débrouille, ce n'est pas nos oignons. Non, c'est pas nos oignons, mais c'est trop tard, fallait pas commencer, on dit le type, le bonhomme, parce qu'on ne sait pas son nom, ni son prénom, on devrait dire le mari, le mari de Véra, à la rigueur le père de Ludo, après tout, ses ennuis viennent de là. Mais non, au fond, si peu mari, si peu père, un homme perdu. Et Hélène Lenoir qui l'asticote, qui entre dans sa tête, dans ses pensées, qui dit tout de lui, tout ce qu'on ne dit jamais ni à son psy, ni à soi-même, c'est écrit là noir sur blanc, et nous, pauvre lecteur, on est d'accord, tristement d'accord, c'est bien comme ça, noir et gris comme ça, sombre et lâche, l'âme humaine.
On dira l'histoire un peu plus loin (elle tient en neuf lignes sur la quatrième de couverture, et pourtant pas un mot de trop dans les dix douzaines de pages, c'est comme un battement de cœur, on saute une ligne et c'est l'infarctus, c'est le cas de le dire, vous verrez), l'effet de réel est tel qu'on y croit, qu'on s'y croit, qu'on est ce type perdu, égoïste, velléitaire, gras et grand, indécrottable d'habitudes et tremblant, rancunier qu'on les lui brise, ses habitudes, dès la première ligne, on est ce type et on ne l'aime pas complètement, on ne s'aime pas, on lui en veut de donner une telle image de nous, et pourtant nous sommes incapables de le corriger, de l'améliorer, de changer quoi que ce soit à sa conduite, ou plutôt sa résignation à se laisser conduire, à se laisser cogner les épaules par le couloir du train, l'effet de réel est tel qu'on ne se méfie pas des moyens littéraires qui nous ont tiré jusque-là, comme si c'était naturel, ce monologue de l'âme, pas même à la première personne, alors qu'elle est seule, désespérément seule, non, le récit parle à la troisième personne, il dit les pensées de l'homme et les pensées qu'il prête de bonne ou de mauvaise foi, aux autres, à l'autre surtout, sa femme Véra, malade du cœur à Helsinki. C'est dit. De la même voix, comme si elle était à la fois intérieure et extérieure, on apprend ce qu'il fait, ce qu'il laisse faire. Et même si seul l'avenir est incertain, même si la seule action du livre est d'aller d'un point à un autre, et le suspens de savoir si on ira ou non, tout est écrit au passé, dans les yeux de cette femme qui se meurt peut-être à Helsinki, qu'on ne verra peut-être pas, c'est la vie de l'autre qui défile, trente ans de vie commune si peu commune, cinquante ans sur terre à désespérer qu'il se passe quelque chose. Hélène Lenoir a cette langue impitoyable, directe et exhaustive des sentiments cachés, des détails qui pèsent plus lourds que le gros du péché, des sous-entendus assourdissants, cette langue qui fait toujours le tour complet de la question, de ces questions sans réponse. Elle navigue imperceptiblement entre narration et introspection, prête à chacun des sentiments qu'ils ne rendent pas. Hélène Lenoir donne à ses personnages une langue trop sévère pour eux, elle les rince jusqu'à l'os.
Bon, maintenant on en a trop dit ou pas assez, neuf lignes, quatrième page de couverture : “ Véra voyage, lui non. Après trente ans de vie conjugale orageuse, cette chose est admise. Elle est donc partie en Finlande chez leur fils Ludo, installé là-bas. Lui profite de sa solitude pour bricoler un peu dans la maison. Mais son répit sera de courte durée, car Ludo téléphone et lui apprend que Véra vient d'être hospitalisée à la suite de malaises cardiaques. Ce serait quand même bien que tu viennes, dit-il à son père. ” Il y a ce “ quand même ”, dès la première ligne du livre, le reste, bon, prendre le train puisqu'il ne supporte pas l’avion, la voiture d'abord, deux trains, un ferry, faire deux ou trois mille kilomètres en deux jours, fermer la maison, renoncer à peindre les volets, trouver quelqu’un qui arrose le jardin et soigne le chien, abandonner ce fameux “ répit des vacances sans Véra, tout cela d'accord puisque après tout Véra peut y rester, sur le billard, sous : entaille d'un bistouri ami et néanmoins finlandais. Mais le “ quand même ”, ce quand même, il faudra le triturer pendant cent vingt pages, ce quand même qui signifie qu'après tout on n’est pas obligé d'aller au chevet des gens qu’on n’aime plus, qui ne nous aiment plus, qui ne font même plus semblant. Qu’on se souvient mal d'avoir aimé trente ou vingt ans plus tôt. Pas obligé pour ceux qui font chambres à part, fermées à clés. Pas obligé. Si ça se trouve, elle sera morte quand on arrivera, ou guérie, ou qu'importe, tant pis ou tant mieux, on ne sait pas.
On part pourtant pour Helsinki, on oublie son bagage, on se trompe de wagon, on renonce à l’avion. On a quarante heures à ressasser des séquences, des scènes de ménages, des violences sans remords, des renoncements sans regrets, des silences sans courage, des rancunes sans vengeance, des jours sans lendemains. Trains, wagons, compartiments, peurs, sueurs, sandwiches mous, coup de barres chocolatées. Une femme aux seins lourds, au parapluie trop grand, au bagage trop serré ” familière et inconnue, les lèvres rouges, comme si elle descendait d'un autre livre semblable dont nous ignorons tout pour croiser de hasard notre personnage dans un wagon de queue entre Hambourg et Copenhague, et ne comprendre rien à l'autre, qu'on le fréquente deux heures ou toute une vie. Il ne fait guère bon vivre dans les livres d'Hélène Lenoir, on y est malheureux en amour. On y est malheureux. La meilleure consolation, c'est de les lire. »

Jean-Baptiste Harang, Libération


Portrait résolument noir d’un homme pris au piège de ses propres contradictions : un roman fort et implacable.

« Les six livres d'Hélène Lenoir sont tous traversés des mêmes obsessions : la cellule familiale qui étouffe, les jeux et les enjeux de pouvoir qui s'y exercent, les rapports de force ou de dépendance entre les sexes. Et l'envie de fuir tout ça, toujours. Pourtant, si ses deux précédents romans. Son nom d'avant (1998) et, surtout, Le Magot de Momm (2001), laissaient filtrer des rais de lumière et entrevoir des issues possibles, Le Répit est résolument sombre et déroule un récit de plus en plus obscurci par les signes de la folie et de la mort. Depuis plus de trente ans, Véra mène avec son mari une vie conjugale orageuse, suite ininterrompue de conflits et de trêves. Elle est partie seule en vacances en Finlande chez leur fils Ludo, quand elle doit être hospitalisée, victime de malaises cardiaques. C'est le long monologue intérieur de cet homme, le mari de Véra, que livre Hélène Lenoir au rythme de son voyage en train jusqu'à Helsinki : un homme mal aimé et mal aimable, grossier, phobique, pétri de mauvaise foi et de violence, un homme écrasé par la personnalité de son épouse, rigide et manipulatrice, ravagé par la frustration et condamné à l'impuissance et à la lâcheté.
Pour dire les pensées de celui qui ne parvient jamais, ou si peu, ou si mal, à exprimer ce qu'il ressent autrement que par des banalités, des éructations et des provocations, pour dire ses souvenirs, ses hésitations, ses absences, ses délires, la langue d'Hélène Lenoir se tient précisément au bord de ses émotions, comme si elle advenait juste avant les mots et la parole, juste en deçà (impossible de ne pas penser ici à Nathalie Sarraute). Son flux, dense et serré, rend ainsi palpable la sensation d'étouffement et d'enfermement éprouvée par cet homme littéralement emprisonné dans un corps qui l'entraîne de tout son poids vers la souffrance indicible et la chute.
Car nulle échappée ne viendra éclairer ce portrait d'homme perdu, en forme de parcours intime et géographique : au contraire, le voyage, ce temps de répit qui lui est accordé, parce qu'il fait affleurer “ l'impression d'être à l'exacte croisée de chemins qui ne mènent nulle part ”, parce qu'il signe la faillite de toute fuite possible, loin de l'arracher à son enfer(mement) conjugal, le laisse définitivement vaincu. Dépouillé de toute dignité et de toute illusion, comme si c'était lui, et non sa femme, qui était passé “ de l'autre côté ”. C'est pourtant là, au terme de ce récit implacable et noir, grâce à lui en quelque sorte, que cet homme, à ce point désagréable qu'il indiffère ou exaspère d'abord, finit par nous apparaître enfin proche, humain et émouvant. C'est là toute la force subtile d'Hélène Lenoir que de parvenir à nous faire toucher l'intime et même la grâce au creux des êtres renfermés et seuls, irrémédiablement éloignés de nous et d'eux-mêmes. »

Céline Geoffroy, Les Inrockuptibles


« Autopsie d'un couple. Son rituel du non-amour. Le secret comme une tombe. Les chambres séparées. La violence des insultes. Hélène Lenoir, née en 1955, raconte la déréliction d'un mariage. Elle possède une écriture presque matérielle. Ses mots mettent en lumière des détails. Un sous-main en cuir osé, des quartiers de nectarine coupés en petits morceaux, une tondeuse sur un sol asphalté. L'auteur du Magot de Momm (Éditions de Minuit, 2001) décrypte les codes humains. La famille, le sexe, l'argent. Nos discours tout faits. Ses livres bousculent les clichés.. Un événement surgit (un amour passé dans la vie d'une femme rangée, un ouvrier séduisant dans une maison bourgeoise) et remet en cause les règles établies. C'est dans un désordre soudain, dans la non-maîtrise des sentiments, que se fait alors jour l'amour ou le désamour. Le téléphone est un élément important des livres d'Hélène Lenoir. Il arrache les vies au silence. Un homme, resté à la campagne en France pour ses deux semaines de congé, reçoit un coup de fil. Sa femme, Véra, partie chez son fils à Helsinki (Finlande), vient d'être victime d'un malaise cardiaque. Le fils supplie son père de venir la voir à l'hôpital. Ce dernier hésite. Il ne supporte pas l’avion, se demande si elle aurait interrompu ses vacances pour lui, aimerait poursuivre ses travaux dans la maison. Est-ce qu’il doit mettre fin à ses quelques jours de répit pour se consacrer à sa femme ? Ils sont mariés depuis trente ans. Ils n'ont plus de relations sexuelles, il l’entend, chaque soir, fermer à double tour la porte de sa chambre.
Ils forment un couple de façade : Un simulacre de bonheur. La maison nettoyée, la bonne entente avec le voisinage, les chaussures cirées. Véra tient à leur respectabilité. Comme si la propreté de leurs habits reflétait la solidité de leurs relations. Les romans d'Hélène Lenoir décrivent l'homme dans la société. Dans ses liens. Dans ses meubles et ses habitudes. Le Répit, comme ses précédents livres, possède une fascinante complexité. Ses personnages sont semblables à des acteurs mal éclairés. On surprend sur leurs visages impassibles les sillons laissés par une trop grande angoisse. Le maquillage ne suffit plus à masquer la déroute. La vérité apparaît à moitié défigurée. Leurs monologues intérieurs nous disent combien ils en savent peu sur eux-mêmes et dont sur les autres. Ils veulent se raccrocher, non pas à du vrai, mais à du stable.
Le mari décide finalement de prendre le train jusqu'à Hambourg. Il verra, une fois arrivé sur place, selon les dernières nouvelles données par son fils, s'il poursuit son chemin ou s'il retourne sur ses pas. Le voyage est bien sûr intérieur. Le mari, confronté à l'inconnu, hors de ses .marques, subissant lors du trajet plusieurs chocs, va devoir trouver un autre repère que la haine de son couple. Sa valise a d'ailleurs été oubliée quelque part. Il repense, sous la contrainte d'une relation trouble instaurée par une voyageuse, les rapports homme-femme retranscrit le langage du corps. Les personnages s'agrippent, se méprisent se séduisent avec une intensité dérangeante. Leurs pulsions se désagrègent dans des gestes incongrus. Ils semblent tous réapprendre à parler. Le couple, si bien pris dans les rets de la routine, s'est fossilisé dans la violence.
Hélène Lenoir décrit, dans ses romans, l’écart entre les sentiments et les sociétés, les envies et les vies. Mais, à chaque fois, elle déplace l'angle de vision. Le Répit décortique, du point de vue masculin, l'usure et la blessure des désirs. On en sort secoué. C'est, à la toute fin, un roman d'amour qui ne veut pas dire son nom. »

Marie-Laure Delorme, Le Journal du Dimanche

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