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Fiche livre | | |
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| Victoire Quidal De Maryse Condé Editeur : Mercure de France Parution le : 11 Mai 2006
Victoire ne savait nommer ses plats et ne semblait pas s'en soucier. Elle était enfermée le plus clair de ses jours dans le temple de sa cuisine, petite case qui s'élevait à l'arrière de la maison, un peu en retrait de la case à eau. Sans parler, tête baissée, absorbée devant son potajé tel l'écrivain devant son ordinateur. Elle ne laissait à personne le soin de hacher un cive ou de presser un citron comme si, en cuisine, aucune tâche n'était humble si on vise à la perfection du plat. Elle goûtait fréquemment, mais, une fois la composition terminée, ne touchait pas. |
Commentaires Amazon| 2006-08-29 | Note : 5/5 | La saveur douce du passé En une exergue, la romancière guadeloupéenne Maryse Condé donne le ton de son dernier livre, Victoire, les saveurs et les mots : « Il devient indifférent que je me souvienne ou que j'invente, que j'emprunte ou que j'imagine ». Cette phrase extraite de l'oeuvre de Bernard Pingaud, écrivain français injustement mal connu, grand commis de l'Etat et signataire, en son temps, de l'Appel des 121, illustre magnifiquement le récit, mélange d'enquête, d'imagination et de reconstitution sociale dans lequel l'auteure entraîne son lecteur subjugué.
Sous la plume tendre de Maryse Condé, Victoire prend vie et âme. Un lien filial, presque charnel, se dessine et unit comme un pont jeté au-dessus des siècles, la petite-fille écrivain à la grand-mère cuisinière qu'elle n'a jamais connue. Celle-ci, née dans les années 1870 à Marie-Galante, îlot plat de l'archipel des Caraïbes, était le fruit dune brève rencontre entre un soldat blanc de passage et l'une des filles de la famille Quidal, des « nouveaux citoyens », comme on appelait encore les descendants des esclaves, une vingtaine d'années après l'abolition. Servante analphabète, ballottée par la vie et par un destin souvent contraire, Victoire trouve dans la cuisine un moyen merveilleux pour exprimer ce qu'elle est incapable de mettre en mots, elle qui ne parle que le kreyol et n'aime que la musique classique. Marieuse de saveurs, ingénieuse créatrice de recettes sans cesse renouvelées dont ne subsistent, dans les archives de la famille, que des noms tracés à l'encre pâlie sur des menus souvenirs, Victoire exprime ainsi ses joies et ses amours cachées, ses amitiés indéfectibles et sa résistance au malheur.
Dans une langue mâtinée de créole, dont le profane regrettera de n'avoir pas toujours la traduction, Maryse Condé nous livre une page d'émotion, une vie trop tôt conclue brossée par touches colorées, reflet d'une époque bouillonnante à jamais révolue. Elle croque à grands traits, parfois acides et acérés mais jamais cyniques, le portrait de sa propre mère, Jeanne, tout aussi incapable de faire partager ses sentiments que ne l'avait été Victoire et ce, malgré des études brillantes et une carrière irréprochable d'enseignante. Heureux sommes-nous, lecteurs, qui avons aujourd'hui les mots de Maryse Condé pour traduire la saveur incomparable de ce passé qui, par le poids de la souffrance, appartient à l'histoire de tous les descendants caraïbes des Africains.
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