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Effacement

Effacement

Auteur :

Editeur : Actes Sud

Thelonious Monk Ellison, romancier noir américain que la réussite n’a cessé de fuir, se voit un jour reprocher de ne pas écrire dans un style “assez black”. Révolté par l’audience phénoménale d’un roman médiocre consacré à la réalité des ghettos, il en rédige, sous pseudonyme, une parodie incisive et vengeresse qu’il soumet par défi à un éditeur. Le succès est aussi fracassant qu’immédiat. Mais ce jeu schizophrène reste sans effet sur la vie du “vrai” Monk au moment d’affronter les tragédies personnelles et les crises familiales qui bouleversent son improbable existence d’artiste…
Très politiquement incorrect dans son approche de la question raciale, ce roman, où l’autodérision et l’ironie côtoient le lyrisme, est pétri d’une érudition jubilatoire, d’une redoutable connaissance du milieu littéraire, et, plus que tout, d’une intime fréquentation des passions de l’âme…

8,70 €
Vendeur : Amazon
Parution :
Format: Poche
364 pages
Collection : Babel
ISBN : 978-2-7427-5831-9
Extrait

Mon journal est une affaire privée, mais dans l’ignorance du moment où je mourrai, et n’étant pas disposé, même si c’est regrettable, à considérer sérieusement l’autodestruction, ces pages tomberont sous d’autres yeux, j’en ai peur. Cependant, puisque je serai mort, je ne devrais pas me soucier de savoir si elles seront lues, par qui ou quand. Je m’appelle Thelonious Ellison. Et je suis romancier. Cet aveu ne m’afflige qu’à l’idée que l’on vienne à lire cette histoire, ayant toujours été moi-même rebuté par tout récit dont le personnage principal est écrivain. J’ai donc résolu de revendiquer une autre identité, du moins de m’ajouter le titre de fils, frère, pêcheur, amateur d’art, menuisier. Choisissons la dernière activité, bien manuelle, ne serait-ce que pour la honte qu’elle causa à ma mère, qui des années durant s’entêta à appeler ma camionnette une familiale. Je suis Thelonious Ellison. Appelez-moi Monk.


J’ai la peau noire, les cheveux frisés, le nez épaté, certains de mes ancêtres étaient esclaves et j’ai été gardé à vue par des policiers pâlots dans le New Hampshire, l’Arizona et en Géorgie ; selon la société dans laquelle je vis, donc, je suis noir ; c’est ma race. Bien que de carrure plutôt athlétique, je suis nul au basket. J’écoute Mahler, Aretha Franklin, Charlie Parker et Ry Cooder sur disques vinyle et compacts. J’ai passé ma thèse à Harvard, mention summa cum laude, dans un sentiment de parfaite horreur. Je suis bon en maths. Je ne sais pas danser. Je n’ai pas grandi dans une ville du centre ni dans le Sud rural. Ma famille possédait une petite maison près d’Annapolis. Mon grand-père était médecin, mon père, mon frère et ma sœur aussi.
A l’université, j’ai adhéré au Black Panthers Party, tout moribond qu’il fût, dans le principal souci de prouver que j’étais bel et bien noir. Selon certains membres de la société dans laquelle je vis, que l’on dit être noirs, je ne suis pas assez noir. D’autres, qui sont dits blancs, toujours selon les critères de cette société, me tiennent le même discours. Je l’ai surtout entendu à propos de mes romans, de la part d’éditeurs qui m’ont refusé et de critiques que j’ai semble-t-il rendus perplexes ; deux ou trois fois aussi sur un terrain de basket, quand, ayant raté un panier, j’ai laissé échapper un “Grand Dieu !”
D’après un critique :
Ce roman, finement travaillé, présente des personnages très élaborés, une langue riche et un jeu subtil sur l’intrigue, mais on a peine à comprendre ce que cette réécriture des Perses d’Eschyle a à voir avec l’expérience afro-américaine.
Un soir lors d’une réception à New York, l’une de ces soirées mortelles où ceux qui écrivent se mêlent à ceux qui veulent écrire, et à ceux qui peuvent les aider tous à commencer ou à continuer d’écrire, un agent, grand, mince, et plutôt laid, me déclara que je vendrais bien si je laissais tomber les reprises d’Euripide et les parodies de structuralistes français pour me mettre aux récits authentiques de la rude vie des Noirs. Je lui répondis que ma vie l’était, noire, bien plus que la sienne ne le serait jamais, qu’elle ne l’avait été et ne continuerait de l’être. Il m’abandonna pour aller bavarder avec une artiste prometteuse, à la fois performer et romancière, qui venait de poser dix-sept heures d’affilée devant la résidence du gouverneur en tenue de jockey. D’un geste familier, il écarta l’une de ses fausses tresses et me montra du pouce.
La vérité, la rude vérité, c’est que la race est un sujet auquel je ne pense presque jamais. Et quand, à une époque, j’y ai pensé beaucoup, c’était parce que je me sentais coupable de ne pas y penser. Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle, parce que eux croient à la race, à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c’est ainsi.


Une scie coupe le bois ; soit de droit fil, soit à contre-fil. Une scie à refendre glisse avec aisance dans le sens du fil, mais écorche le bois à contre-fil. Tout est dans la géométrie des dents, leur forme, leur taille, leur disposition, et leur inclinaison par rapport à la lame. Les dents d’une scie passe-partout se distinguent en ce qu’elles sont plus petites que celles d’une scie à refendre. Les grandes dents de la scie à refendre dégrossissent rapidement la pièce de bois et les larges encoches ménagées entre les dents permettent d’évacuer les copeaux et empêchent la scie de se tordre. Sur une scie passe-partout, les dents font une entaille plus large, sont inclinées vers l’arrière et biseautées. Grâce aux pointes, une scie à refendre coupe et fend le bois proprement.


J’arrivai à Washington pour faire une communication, dont je n’avais pas une bien haute opinion, aux rencontres de la Société du nouveau roman*. J’avais décidé de participer non par grande affinité avec la société, ses membres ou sa mission, mais parce que ma mère et ma sœur vivaient toujours à Washington DC et que ma dernière visite remontait à trois ans.
Ma mère voulait venir m’attendre à l’aéroport, mais je refusai de lui donner les coordonnées de mon vol. Je ne lui donnai pas non plus, d’ailleurs, le nom de mon hôtel. Ma sœur ne proposa pas de venir me chercher. Ce n’était sans doute pas de la haine envers moi, son frère cadet, mais il apparut assez tôt dans notre existence – et cela resterait vrai – qu’il n’y avait guère de place pour moi dans la vie de Lisa. J’étais trop instable pour elle, vivais dans un tourbillon d’abstractions, en dehors des réalités. Tandis qu’elle était péniblement arrivée au bout de sa médecine, j’avais comme par magie bouclé mes études universitaires “sans ouvrir un livre”. C’était faux, mais elle y tenait dur comme fer. Tandis qu’elle risquait sa vie quotidiennement en traversant des piquets de grève pour prodiguer à de pauvres femmes des soins dont l’avortement si elles le souhaitaient, j’allais à la pêche, je sciais du bois, j’écrivais des romans denses et obscurs, quand je ne donnais pas des cours sur les formalistes russes à une poignée d’intellectuels californiens encore novices. Mais si elle me traitait avec froideur, elle se montrait glaciale envers mon frère, le flambeur spécialiste de chirurgie esthétique à Scottsdale, dans l’Arizona. Bill était marié et avait deux enfants, mais nous savions tous qu’il était homosexuel. Cependant l’hostilité de Lisa envers Bill ne tenait pas à la sexualité de ce dernier, mais à sa pratique de la médecine dans le seul et unique but d’amasser une large fortune.
L’idée me venait parfois que mon frère et ma sœur étaient fiers de moi, de mes livres, même s’ils les trouvaient illisibles, ennuyeux, de pures curiosités. Comme mon frère le fit remarquer un jour où mes parents faisaient l’apologie de mes talents devant des amis, “Tu pourrais te torcher avec une pierre qu’ils diraient la même chose”. J’avais beau le savoir, ses propos n’en étaient pas moins passablement décourageants. Puis il ajouta “Remarque, c’est leur droit d’être fiers”. Ce qui, sur un mode implicite, signifiait clairement qu’ils avaient le droit mais pas de raison d’être fiers de moi. Il faut croire que cela m’importait alors, car je me mis en colère. Néanmoins j’appréciais Bill à présent, et ce qu’il m’avait dit, bien que je ne l’eusse pas vu depuis quatre ans.
Le colloque se tenait à l’hôtel Mayflower, mais comme je n’aimais pas les grandes réunions et ne m’intéressais guère à ceux qui participaient à ce genre d’événement j’avais réservé une chambre dans un petit bed and breakfast donnant sur Dupont Circle, le Tabbard Inn. Sa caractéristique la plus attrayante à mes yeux était l’absence de téléphone dans la chambre. Je me présentai à la réception, défis mes valises et pris une douche. Puis j’appelai ma sœur à la clinique depuis la cabine du hall.
“Ah, tu es là”, fit Lisa.
Sans lui faire remarquer qu’il eût été bien plus agréable de s’entendre dire Ah, tu as réussi à te libérer, je répondis “Eh oui.
— Tu as déjà appelé maman ?
— Non. Il m’a semblé que c’était à peu près l’heure de sa sieste de l’après-midi.”
Lisa grommela quelque chose qui ressemblait à un acquiescement. “Bon, alors je viens te chercher, et on passe prendre maman pour l’emmener dîner dehors ?
— Ça marche. Je suis au Tabbard Inn.
— Je sais. Dans une heure là-bas.” Elle raccrocha avant que j’aie pu dire Au revoir ou Je t’attends ou Pas la peine, va te faire voir. Mais je n’aurais pas parlé comme ça à Lisa. Je l’admirais bien trop, et à plus d’un égard je regrettais de ne pas lui ressembler davantage. Elle avait consacré sa vie à aider les autres, bien qu’il ne fût pas évident pour moi qu’elle aimât vraiment son prochain. Cette idée de dévouement lui venait de mon père, que l’exercice de sa profession avait certes rendu riche, mais qui ne recevait pas d’honoraires de la moitié de ses patients.
L’enterrement de mon père s’était déroulé dans la simplicité mais avait causé un rassemblement impressionnant, quasi organique, dans le quartier nord-ouest de Washington. La rue de l’église épiscopale où mes parents n’étaient jamais allés grouillait de monde, presque tous déclarant, les larmes aux yeux, que le docteur Ellison avait aidé à les mettre au monde, bien que la plupart fussent manifestement trop jeunes pour être nés du temps où il exerçait encore. Je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce spectacle, ni à lui trouver un sens.


Lisa arriva exactement une heure plus tard. Nous nous embrassâmes avec raideur, comme d’habitude, avant de sortir. Je montai dans son coupé de luxe, m’enfonçai dans les coussins de cuir en disant “Jolie voiture.
— Ça veut dire quoi, au juste ? demanda-
t-elle.
— Ben, rien : c’est une voiture confortable. De luxe, bien équipée, pas un tas de tôle, mieux que la mienne. Que veux-tu que je te dise ?”
Elle mit le contact. “J’espère que tu es prêt.”
Je me tournai vers elle, la regardai faire glisser le levier de la boîte automatique.
“Maman n’a pas toute sa tête ces jours-ci, dit-elle.
— Ça avait l’air d’aller au téléphone”, répondis-je, pleinement conscient de l’ineptie de ma remarque, mais après tout mon rôle était de permettre le passage du peu de gravité de ce constat à l’annonce évidente d’une fin prochaine.
“Comment tu peux te rendre compte, en cinq minutes au téléphone, tes petites visites de contrôle que tu appelles des «conversations» ?”
C’était le mot en effet, que j’avais employé, du moins jusqu’à présent.
“Elle oublie les choses, ce qu’on vient juste de lui dire.
— Elle est âgée.
— C’est précisément ce que j’essaie de te dire.” Lisa abattit la paume de sa main sur le klaxon puis baissa sa vitre. Elle cria au chauffeur du véhicule de devant, dont elle n’avait pas apprécié la façon de s’arrêter : “Bouffe ta merde et va mourir, espèce de polype intestinal !
— Tu devrais faire gaffe, lui dis-je. Ce type pourrait être cinglé.
— Qu’il aille se faire foutre. Il y a quatre mois, maman a payé toutes ses factures deux fois. Toutes ses factures. Et qui est-ce qui se tape les chèques maintenant, à ton avis ?” Elle se tourna vers moi, dans l’attente d’une réponse.
“C’est toi.
— Tout juste, Auguste. Toi en Californie, M. Minet en train de charcuter les braves gens de Ploucville, et ici il n’y a que moi.
— Et Lorraine ?
— Lorraine est bien toujours là. Où pourrait-elle aller ? Elle continue à voler des bricoles par-ci par-là. Tu crois qu’elle s’est plainte quand on l’a payée deux fois ? Je suis au bout du rouleau, moi.
— Lisa, je suis désolé. Cette situation n’est vraiment pas juste.” Je ne savais que dire, à part proposer de revenir à DC et d’emménager chez ma mère.
“Elle ne se souvient même pas que j’ai divorcé. Elle ressort jusqu’au moindre détail écœurant concernant Barry, mais elle est incapable de se souvenir qu’il s’est tiré avec sa secrétaire. Tu vas voir. Dès qu’elle ouvre la bouche, c’est «Alors est-ce que vous attendez un bébé, avec Barry ?» Bon Dieu.
— Je peux faire quelque chose dans la maison ? demandai-je.
— C’est ça, oui. Tu reviens, tu répares un radiateur et elle va s’en souvenir pendant six ans. «Monksie a réparé la porte qui grinçait. Comment se fait-il que tu ne saches pas, toi ? Avec toutes les études que tu as faites, on s’attendrait à mieux.» Ne touche à rien dans cette maison.” Sans avoir tendu le bras pour attraper un paquet de cigarettes, ni fait le geste d’en chercher une ou de l’allumer, Lisa, dans sa tête, était précisément en train de tenir un briquet Bic devant une Marlboro et d’exhaler un nuage de fumée. Elle me regarda de nouveau. “Alors comment ça va, petit frère ?
— Pas mal, il me semble.
— Qu’est-ce que tu fais en ville ?
— Je vais communiquer aux rencontres de la Société du nouveau roman.” Son silence me parut relever de la demande de précisions. “Je travaille à, disons, un roman, qui traite de S/Z, l’étude critique de Roland Barthes, exactement comme est traité le texte qui est son prétendu sujet, Sarrasine de Balzac.”
Lisa émit un grommellement qui se voulait amical. “Tu sais, je n’arrive vraiment pas à lire ce que tu écris.
— Désolé.
— C’est ma faute, j’en suis sûre.
— Comment ça va, ton travail ?”
Lisa secoua la tête. “Je hais ce pays. Ces givrés de la ligue anti-avortement sont là à manifester tous les jours, avec leurs banderoles et leurs grosses têtes d’œuf. Ils me foutent la trouille. J’imagine que tu as entendu parler de ce drame dans le Maryland.”
J’avais en effet lu dans les journaux l’histoire du tireur qui avait abattu une infirmière à
travers une fenêtre de l’hôpital. Je hochai la tête.
Du bout des doigts, Lisa tapotait le volant avec frénésie. Comme toujours, ma sœur et ses problèmes semblaient avoir bien plus d’envergure que moi avec les miens. Et je n’avais aucune solution à offrir, ni conseil, ni même commisération. Jusque dans sa voiture, malgré sa petite taille et la douceur de ses traits, elle me dominait.
“Tu sais ce qui me plaît en toi, Monk, reprit-elle après une longue pause. C’est ton intelligence. Tu comprends des trucs que je n’ai jamais pigés, et ça te paraît tout naturel. Un cerveau, quoi.” Un léger accent de reproche pointait dans son compliment. “Enfin, tu vois, Bill est un abruti, un bon boucher, sûrement, mais un boucher quand même. Il n’y a rien d’autre qui l’intéresse, qu’être un bon boucher, et faire son argent de boucher. Alors que toi, qui n’es pas obligé de penser à ces conneries, tu y penses quand même.” Elle éteignit sa cigarette imaginaire. “C’est juste dommage que je n’arrive pas à lire ce que tu écris.
— Je vais voir ce que je peux faire.”

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