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L'Amour et l'Oubli

L'Amour et l'Oubli

Auteur :

Editeur : Actes Sud

Sélection Rue des Livres

Chris, un écrivain sud-africain, aborde l'hiver de sa vie. Avant de perdre la mémoire, avant de ne plus savoir, de ne plus percevoir l'importance des choses ou leur légèreté, avant d'oublier l'absence de son tout dernier amour, et la mort si récente de sa propre mère, il va revisiter les belles années de son passé, évoquer les femmes tant aimées, tant désirées, et qui chacune à sa manière ont accompagné cette vie d'écriture et de combats politiques, cette vie de Sud-Africain blanc enseignant, écrivain et militant, si souvent en danger, emprisonné parfois, révolté et toujours témoin de son temps.
L'Amour et l'Oubli est une biographie fictive, par le biais de laquelle André Brink décline avec une évidente honnêteté tout ce que le désir et l'amour ont provoqué en lui de vie et de force, tout ce qui a été capital pour l'homme - à la différence de l'écrivain - dans ce pays brûlant de violences et d'engagements, de trahisons, de passions, d'exils et d'utopies bouleversantes.

24,40 €
Vendeur : Amazon
Parution :
484 pages
ISBN : 978-2-7427-6007-7
Extrait

Tu es morte à 9 h 43 ce matin. J’étais avec toi, bien sûr ; personne d’autre. Mon dernier amour ? Je vais tout de même sur mes soixante-dix-huit ans. Passé l’âge de la rédemption. Je peux bien avoir encore quelques années devant moi, surtout si j’ai hérité des gènes de mam (qui a eu ses cent trois ans en août dernier, trois semaines après mon propre anniversaire) mais il n’y a pas que la durée qui compte dans la vie – que ça nous plaise ou pas. C’est toi, plus qu’une autre, avec toute la joie que tu m’as apportée, qui m’as fait comprendre que mes facultés m’abandonnaient, que le désir était encore là mais plus de quoi l’assouvir. Je sais que Goethe, à l’âge de soixante-quinze ans, eut encore une histoire de cœur avec une donzelle de dix-sept ans à qui il dédia l’un de ses plus beaux poèmes. Et nous avons les glorieux exemples de Charlie Chaplin, de Picasso, de Bertrand Russell, de Chagall, de Karajan et de Mandela ou, au fin fond des temps, du père Abraham, sans parler de Mathusalem qui engendra, engendra et engendra encore jusqu’à un âge inimaginable. Mais, en temps voulu, plus tôt pour certains que pour d’autres, toutes les bonnes choses doivent se ratatiner et avoir une fin ; et cela ne concerne pas seulement les femmes mais les hommes aussi, qui, comme tout le monde, succombent à cette satanée attraction terrestre. Depuis notre première rencontre, ce fameux soir de la Saint-Sylvestre, il y a un an et demi, quelque chose en moi, quelque chose qui est bien au-delà de la raison et du sens pratique, a su qu’après toi il ne pourrait plus y avoir d’autre femme. Cette prise de conscience n’eut rien de mélodramatique : elle se fit dans la sérénité, sans émotions indues. Nette. Une ultime borne sur une ancienne voie. Prochaine sortie : Ultima Thulé. Ou ce que vous voudrez.
As-tu modifié la substance même de mon existence ou seulement modifié ses contours ? Quoi qu’il en soit, tu lui as donné un sens à un moment où je commençais à sombrer dans la dépression, à cause de la diminution de mes facultés intellectuelles, morales, physiques et (irrémédiablement, regrettablement et honteusement) sexuelles.
Ce soir-là, après tout ce cirque que nous avions fait dans la rue en essayant de trouver une solution à ma panne de voiture, de la graisse et de l’essence plein les mains et le visage, tu m’as invité à prendre un verre. A partir de ce début banal, tout le reste a coulé de source, quinze mois d’exploration de pistes insoupçonnées de la topographie du paradis ; sans oublier, pour la bonne mesure, une période de purgatoire et une ou deux descentes aux enfers.
Le souvenir encore frais de tout ça palpite en moi. D’une manière presque imperceptible, le long crépuscule de décembre assombrit les miroitements de l’océan et tu tiens entre les mains un grand verre de vin rouge.
Je hume le mien d’un air expert : “Cabernet sauvignon. Disons… 1995 ? Un vignoble de Paarl plutôt que de Stellenbosch.”
Tu écarquilles les yeux. “Dans le mille. Où avez-vous appris ça ?
— C’est l’un de mes dadas. C’est amusant, d’essayer d’identifier toutes les odeurs qui titillent le palais et le nez.
— Comme… ?”
J’aère le vin en le faisant tourner dans mon verre, j’en prends une gorgée, et prenant la pose, pédant : “Comme… dans celui-ci, le complexe assemblage de bois de cèdre, cassis, moka et vanille, tous assortis d’une pointe de menthe et de chocolat, de baies gorgées de soleil et de tanins subtils, suivis par un méli-mélo de baies plus sombres, épice sylvestre et noix de coco rôtie qui titillent le palais.
— Grand Dieu ! Vous êtes soit un merveilleux menteur soit un vrai connaisseur !
— Question d’habitude. Et de faculté à adopter un jargon.” Je te fais un clin d’œil. “Là où on commence à s’amuser, c’est quand on essaie de définir les gens de la même façon.
— Vous le faites avec tous ceux que vous rencontrez ?
— Seulement avec les gens qui en valent la peine. Je dois admettre que j’aime tout particulièrement déchiffrer les femmes de cette manière.
— Comment vous y prenez-vous ?”
J’hésite mais décide d’y aller franco. (Déjà, mentalement, je m’imaginais en train de te déchiffrer : unique, euphorique : pas un rouge capiteux à la robe sombre mais un blanc, probablement un sauvignon issu d’un terroir frais, frais et lumineux mais sans acidité ou verdeur, un bouquet intense, paille, piment vert et citronnelle, avec un soupçon d’asperge et de groseille à maquereau, une fugace présence fermière, un arrière-goût complexe de fruits, un bel équilibre pour une maturation idéale ?)
Tu te contentes de plonger dans ton verre le bout de ta langue, que tu tires ensuite dans ma direction, humide et brillante. Enfin, tu me demandes : “Vous travaillez dans le vin ?
— Strictement comme buveur.
— Mais que faites-vous, alors ? Vous n’êtes certainement pas un manuel, ça je m’en suis aperçue tout de suite.
— Je suis censé être écrivain. Mais il y a des années que je n’ai rien écrit.”
Dans tes yeux, tout à coup, l’illumination : “Mon Dieu, vous n’êtes pas Chris Minnaar, le… !
— Je plaide coupable.
— Ça alors ! Pardonnez-moi, je n’aurais jamais dû vous prendre autant de votre temps.”
C’est le moment de prendre une décision. Sans essayer de tout démêler d’un coup, je comprends que tout se joue à cet instant-là. J’examine ton visage de près : le contraste entre les cheveux pas tout à fait blonds et les yeux foncés très éloignés l’un de l’autre ; le grain de beauté sur la pommette saillante, la bouche pulpeuse. Un je-ne-sais-quoi m’intrigue, remue ma mémoire : je suis certain d’avoir déjà vu un visage semblable mais où et en quelles circonstances ? Je sais que je ne pourrai pas te lâcher tant que je ne l’aurai pas retrouvé.
“Je ne suis pas pressé, dis-je, prêt à hypothéquer non seulement la soirée mais, j’en jurerais, tout l’avenir. Je n’ai rien d’autre à faire.
— Voyons, c’est le Nouvel An !
— Vous n’avez pas vraiment l’air de vous en soucier.
— En fait, je suis invitée à une soirée. Je m’y rendais, vous rappelez-vous, quand je suis tombée sur vous. Mais je n’ai plus envie d’y aller.
— Moi aussi, je suis censé sortir. Mais je préférerais rester ici.
— Pensez à votre réputation.
— Je ne fais rien d’autre.”
C’est ainsi que tout a débuté. Tu n’es pas allée à ta soirée et j’ai manqué la mienne. Nous avons bavardé ensemble pendant quatorze heures sans remonter à la surface. Aux petites heures du matin, tu t’es endormie sur le vieux canapé défoncé aux ressorts cassés et je suis resté assis à côté de toi, à contempler ton visage serein dans le sommeil. Il était franc, innocent, ne me cachait rien et demeurait pourtant voilé de mystère.


Il y a deux moments dans ma relation avec toutes les femmes que j’ai connues dans ma vie, qui m’ont (presque) fait comprendre (sans que j’y arrive tout à fait) ce que cela signifie d’être vivant. L’un des deux, c’est l’orgasme. Pas le mien mais celui de ma partenaire. Parce qu’il est incommensurablement plus merveilleux que tout ce que je pourrais espérer ressentir moi-même. La voir (l’entendre, la sentir, la connaître) aux prises avec l’extase ne me donne pas, avant tout, l’impression d’avoir accompli quoi que ce soit (le syndrome du petit Jack Horner : regardez comme je suis malin !) mais ça me fait éprouver un mélange d’admiration, de respect, de frayeur – bref, de la vénération : voici ce dont un être humain (ce “elle” qui est toi) est capable ! Combinaison insondable de deux sensations qui devraient être fondamentalement différentes et qui sont pourtant mêlées : un partage, presque une fusion, qui me laisse avec la sensation d’une joie immense, presque de gratitude (merci de me permettre d’être avec toi en ce moment suprême) mais aussi le sentiment d’une intense solitude. Je vois, je sens, je goûte mais jamais je ne pourrais vivre ça comme toi, de l’intérieur. Je ne peux même pas être certain de ne pas me tromper sur la vraie nature de ton orgasme. Est-il vraiment comme le mien ? Ou incomparable ? De même, je ne puis jamais être certain que ce que tu vois à un moment donné correspond exactement à ce que je vois. Nous regardons une couleur. Nous l’appelons “rouge” tous les deux. Mais seulement parce qu’on nous a appris à l’appeler ainsi. Il n’y a aucune garantie, jamais, que nous la voyions de la même manière, que ton rouge soit bien mon rouge. Or combien plus capital est un phénomène comme l’orgasme ! C’est pour cette raison que ta solitude, ta façon de te perdre littéralement en elle, ne peut que provoquer en moi cette expérience que, par manque d’un terme meilleur, j’appelle la “vénération”.
L’autre moment est très, très différent – et pourtant pas, si l’on y réfléchit, autant qu’il y paraît… C’est le moment où je me réveille avec une femme dans les bras et que je la vois encore endormie. Je me redresse sur un coude et la contemple. Je la contemple sans rien comprendre de ce que je vois. Toi : endormie. Celle avec qui j’ai partagé une expérience particulière ; celle avec qui j’ai partagé des heures, des jours, des mois, peut-être des années de ma vie. Or, là, à cet instant, tu es tellement confirmée dans ton unicité que tu es redevenue un mystère, et je prends conscience que j’en suis exclu : alors, j’ai l’impression d’être un intrus, quelqu’un qui ne devrait pas être là, à qui l’on ne devrait pas permettre de te contempler pendant cet ineffable temps du sommeil. Parce qu’à cet instant-là tu es totalement vulnérable, tu n’es absolument pas protégée contre le monde. Lequel, étant insondable, te laisse nue au point que tu pourrais aussi bien être dépecée : grain de raisin, fruit translucide, lumière au cœur de la lumière. Et, pour moi, à jamais : un mystère.
Malgré tout, en t’endormant à mon côté, tu as approuvé, tacitement, mon intrusion, mon regard. Dormir avec une femme, ça peut être plus intime que faire l’amour. Ça implique un abandon, une confiance qui ne ressemble à rien d’autre. Cela, tu me l’as accordé. Pourrais-je jamais en être digne ? C’est alors que je suis le plus près de comprendre ce mot galvaudé qu’on a tant de mal à saisir : l’amour.


Après t’avoir contemplée, plongée dans ton sommeil, pendant de longues minutes, je me suis levé, prenant bien soin de ne pas te réveiller, et je suis allé à pas de loup jusqu’au divan dans le coin : j’ai pris le jeté aux couleurs criardes (espagnol ? mexicain ?) et l’ai étendu sur toi. Tu as bougé pour trouver une position plus confortable et t’es découvert un pied. Je suis allé à la cuisine boire un verre d’eau et, dans la lumière trop vive du Premier de l’an, j’ai fait la vaisselle du dîner que, sans jamais interrompre notre conversation, tu avais improvisé au cours de la nuit. Puis je suis retourné te voir dormir jusqu’à ce que, telle une chatte, tu t’étires, bâilles et te réveilles pour reprendre, sur-le-champ, notre conversation.
Tout cela s’est passé il y a un an et demi. Et maintenant, forçant les portes de ma mémoire, tout cela et le reste me reviennent d’un coup, sans forme, sans contenu. Mon grand amour, et toutes les autres amours de ma vie. Dans le vide laissé par ta mort, cette absence de tout ce qui était non seulement ta vie mais la vie. A mon âge, on devrait savoir ce qu’est la mort – le passage et l’état. Comme l’exprime si bien l’afrikaans, avec une touchante concision : “Ils scient notre bois.” Et ils s’y prennent tôt. Mais on ne s’y habitue jamais. On ne sait jamais quand la hache entaillera notre propre écorce, et enverra voler des copeaux blancs.
Je n’ai pas dormi de la nuit : je savais ce qui allait se passer ; je savais exactement comment ça allait se passer et, malgré tout, je n’y étais absolument pas préparé. Je suis resté assis dans mon lit, à regarder la télévision. Je fixais, médusé, les images de guerre. Ce que tout le monde prévoyait depuis des mois était arrivé. Le bombardement de Bagdad. Des giclées spectaculaires de flammes dans le ciel nocturne, comme des feux de la Saint-Jean, des explosions qui auraient pu être des feux de Bengale mais n’en étaient pas. Les Etats-Unis lancés sur leur cap de collision avec l’Iraq : une facette du mal en démasque une autre. Saddam, Bush. Depuis des mois, le monde était pendu à ce jeu de poltrons, se demandait si les Etats-Unis (la Grande-Bretagne n’étant dans ce jeu qu’un petit frère qui, la morve au nez, court après le grand) allaient vraiment se jeter à l’eau. Mais voilà que c’était parti. La télévision annonçait que les Américains espéraient avoir tué Saddam et ses fils lors du bombardement de leur bunker.
Dans la mesure où aucune raison valable n’avait été avancée à aucun moment et certainement pas par Powell lors de son petit numéro au Conseil de sécurité, on pataugeait dans des théories toutes plus fumeuses les unes que les autres. Je connais peu de commentaires plus accablants et ravageurs sur la philosophie de la guerre que ce paragraphe de Chris Hedges, correspondant de guerre du New York Times :
L’attrait persistant de la guerre, c’est que, jusque dans ses dévastations et ses carnages, elle nous procure ce que nous recherchons dans la vie. Elle nous procure un but, un sens, une raison de vivre. Il n’y a qu’au cœur du conflit qu’apparaissent vraiment le vide et la fadeur de notre existence. Des banalités dominent nos conversations et, de plus en plus, nos ondes radio. La guerre est un élixir excitant. Elle nous fournit une solution, une cause. Elle nous permet d’être noble.
Si on en est bien là, si cela décrit correctement les Etats-Unis d’Amérique d’après le 11 septembre 2001, alors l’Occident titube vraiment au bord de l’abîme. C’est face au vide que l’humanité a toujours abordé ses questionnements philosophiques les plus pertinents. Certes, si j’analyse la façon dont j’ai mené ma vie et toutes mes amours, m’apparaissent comme des réponses à ces banalités dont parle Hedges : des tentatives pour trouver un but, un sens, une raison de vivre, qu’il trouve, lui, aujourd’hui, dans la guerre. Quelque part, le monde s’est complètement planté.
La guerre, sur l’écran austère du poste de télévision, demeurait irréelle : un spectacle, un show conçu pour nous divertir la nuit. Or des gens pour de vrai mouraient de morts réelles, meurent encore, qui sait, par centaines ou par milliers. Là était la véritable obscénité. Alors qu’à l’hôpital, à moins d’une demi-heure d’ici, toi aussi tu attendais de mourir, d’être libérée du coma dans lequel tu étais plongée depuis près d’un mois déjà, depuis ton anniversaire, le dernier jour de février, quand tu es sortie acheter un paquet de cigarettes à “notre” supérette et que tu n’en es pas revenue.
A 9 h 43, ce matin, tu es morte. J’étais avec toi. Voyons, je n’aurais pas pu ne pas y être ! Je suis parti peu après. Je n’ai pas eu le cran d’affronter les formalités de circonstance : il y avait suffisamment de médecins, d’infirmières et d’officiers de l’état civil pour s’en occuper. Ils avaient en leur possession tous les faits enregistrés dans leurs dossiers depuis le premier jour, quand la police m’avait emmené ici. Quelque part au milieu des premiers soubresauts de la guerre, là-bas, en Iraq, devait se trouver George, ton mari, sans doute en train de prendre des photos ; il n’aura guère pu rester sourd à l’appel du destin. Mais tu devais bien avoir des amis à qui l’on pourrait demander de fournir les détails nécessaires. Je ne faisais déjà plus vraiment partie de ta vie… si j’en avais jamais fait partie. Pour l’hôpital, je ne suis que ton employeur et ton ami. Je n’étais que…
Pour l’heure, je ne peux rien faire qu’écrire dans ce cahier noir au dos rouge, acheté précisément pour cela : écrire, compulsivement peut-être, mais en tout cas pour trouver une sorte de rédemption, écrire, écrire, écrire, à plus soif. Car tu t’insinues dans les failles et les silences, Rachel.
Pour me souvenir de toi. Dans et à travers tous les pleins et les déliés que ma main trace sur la page, pour te ramener, nouvelle Eurydice, des morts. Pour quelle autre raison écrit-on ? Qu’est-ce qui pourrait nous aiguillonner ainsi ? Pourquoi ce besoin irrationnel ? Pour défier la mort, comme Schéhérazade ? Non. Je crois qu’il y a une raison et une seule : s’accrocher – avoir et s’accrocher à ce qu’on a. Avant que ça s’échappe. Avant que j’oublie.

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