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Zone

De Mathias Enard

Editeur : Actes Sud
Parution le : 15 Août 2008
ISBN : 978-2-7427-7705-1
EAN13 : 9782742777051
 Sélection Rue des Livres

Un voyageur lourd de secrets prend le train pour Rome, revisite son passé et convoque l'Histoire. Les héros littéraires (Genet à Chatila, Pound à Venise, Burroughs à Tanger) et guerriers (Hannibal en Italie, Cervantès à Lépante, Napoléon à Lodi) comme les cohortes de victimes (prisonniers syriens, Arméniens génocidés, juifs de Salonique...) et de bourreaux (l'espagnol Millán Astray, le croate Ante Pavelic, Franz Stangl le commandant de Treblinka...) prennent place ensemble dans la dérive d'un homme au carrefour de sa vie, de ses hontes et de ses défaites amoureuses - car c'est aussi par la trop enviable beauté d'une femme qu'est advenue la guerre de Troie...

Prix du livre Inter 2009

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Vos avis

Ouvrage ambitieux sans doute. Inaccessible aux béotiens de tout poil. Néanmoins admirative devant la forme (l’absence de ponctuation n'est pas un obstacle: Mathias Enard a assez de musique pour faire danser les mots. Manque trois petits points : n'est pas Céline qui veut, gare à l'imposture!). Aspect: positif la description des villes de la Zone, de leur atmosphère, de leur histoire. Quant aux horreurs engendrées par les guerres, excusez-moi, c'est la saturation. Un bon moment de littérature .Le fond laisse de glace!
foxie


Personnellement j'ai reçu ce texte comme une "Partita" de Bach. Je l'ai ENTENDU avec sa couleur,son rythme, sa ponctuation, ses pauses, ses accélérations , sa rigueur. L'histoire en elle-même serait anecdotique si elle ne nous rappelait le perpétuel tragique DES guerres avec leur cortège de gloires et de mort.
Foxie


Personnellement j'ai reçu ce texte comme une "Partita" de Bach. Je l'ai ENTENDU avec sa couleur,son rythme, sa ponctuation, ses pauses, ses accélérations , sa rigueur. L'histoire en elle-même serait anecdotique si elle ne nous rappelait pas le perpétuel tragique DES guerres avec leur cortège de gloires et de mort.
Foxie


Précautions préalables

Ami lecteur qui feuillettes Zone, de Mathias Enard, attention aux impressions trompeuses. A l’oeil, rien de plus facile que de se dire : « Pas pour moi...trop compliqué...ponctuation bizarre...expérimental sans doute...pénible à lire sûrement ... » Je le sais, j ’ai pensé cela en le soupesant. Pourtant dès les premières pages, toute prévention disparaît. On s’installe avec le narrateur, et tout devient très simple. On est emporté dans un flux, par un style intimement lié à un récit qu’on ne lâche plus. Et surtout on se retrouve surpris, et un peu groggy, en face d’un grand livre sur la guerre, les tragédies du siècle (et au-delà) et la dérive d’un homme.

Soldat perdu

Zone nous raconte l’histoire de Francis Servain Mirkovic, jeune Parisien perdu dans la tourmente yougoslave au côté des Croates. Conduit là par un goût certain du militaire, des premiers engagements fascisants et la pression de sa mère croate. Soldat pas perdu pour tout le monde, puisque, en quittant cette guerre au bout de deux ans, il est récupéré par les Services français. Il sert durant plusieurs années avec comme attribution plusieurs secteurs de ce qu’il appelle « la Zone » (Algérie, Proche-Orient...). Il va y accumuler de façon compulsive des listes de noms, victimes et/ou bourreaux, de lieux, d’histoires, dont il ne livre qu’une partie à sa hiérarchie. Le tout est rassemblé dans une mallette noire, dont il décide de se débarrasser pour démarrer une nouvelle vie. Il part à Rome pour régler ce dernier contrat et disparaître.

Le contrat

Après l’intrigue, parlons du roman lui-même, c’est-à-dire du contrat passé par l’auteur avec le lecteur. Francis, le narrateur, va nous parler pendant une nuit entière, à l’occasion d’un voyage en train entre Milan et Rome. Il va nous raconter ces années, sa mallette noire, son contenu, les crimes, les massacres, les horreurs qu’il a connus en Croatie, puis comme agent. Mais qui sont inséparables, dans sa tête comme dans l’Histoire, de tout ce qui a précédé : la déportation, les camps, la guerre d’Espagne, la guerre d’Algérie de son père, tortionnaire malgré lui, les Balkans d’avant-guerre, les Arméniens...et les racines de tout ou presque dans la guerre de Troie, l’omniprésente, la fondatrice de notre Europe. Bien qu’on songe parfois à John Le Carré ou Eric Ambler, on en est très loin, et l’on n’est pas surpris, après divers dérapages vers la folie du narrateur, de l’entendre évoquer Ezra Pound ou Malcolm Lowry. D’autres obsessions traversent ce livre : le Liban, l’Algérie actuelle, La Palestine, Tanger, avec à chaque fois leur lot de malheurs et la présence tutélaire d’écrivains généralement peu primesautiers. Mais le roman tient, le contrat est respecté, le récit se construit en spirales successives au long de ces cinq cents pages, et nous sommes toujours là à l’écouter.

Le contenu

A l’évidence, dans sa façon d’éclairer les choses, d’essayer de les appréhender sinon de les comprendre, le petit facho a mûri et changé. Ses références, voire ses fascinations, se trouvent plutôt désormais à l’extrême gauche. En tout cas c’est dans cette mythologie-là qu’il se réfugie plus volontiers aujourd’hui, même s’il n’a rien oublié de ses engagements de jeunesse. Mais, fondamentalement, il se définit comme n’ayant « plus d’idées ». D’un côté c’est un peu embêtant quand on prétend brasser l’histoire du monde dans sa complexité. D’un autre côté, peut-on vraiment en avoir, des idées, quand on est au bout du rouleau et plutôt à ressasser ses souvenirs mêlés aux évocations des grands anciens. Orwell à Barcelone, Burroughs, Bowles, Choukri à Tanger, Genet aussi, mais également à Chatila, Malcolm Lowry à Taormine ou Ezra Pound dans sa prison italienne. Sans oublier, lancinantes, les têtes coupées du Caravage... Et tous les autres, ceux qui n’écrivent pas mais tuent, pour survivre ou pour tuer, ceux qui meurent souffrent ou délirent des années après. Car si l’issue de la guerre c’est la victoire et l’héroïsme pour les uns, la défaite et la honte pour les autres, la vérité des deux camps c’est la torture, les viols, les meurtres, les massacres. Ceux qui en réchappent ont réchappé aussi à cela, ou, s’ils ne l’ont pas subi eux-mêmes, ils l’ont forcément côtoyé, puisque c’était là, à côté, à chaque fois, tout le temps, depuis la guerre de Troie.

Enfin, le style

On pourrait se sentir assez prêt des Bienveillantes par l’ampleur même du propos, par cette volonté d’englober la totalité du réel (ou du moins d’un réel historiquement déterminé) dans un seul récit. Mais le narrateur des Bienveillantes était entièrement pris par le dénombrement à la fois lucide et paranoïaque et la description obsessionnelle des horreurs rencontrées à l’occasion de ses propres faits et gestes. (Il ne s’agit bien sûr là que d’un des aspects de ce roman, pris pour éclairer mon propos.) Le narrateur de Zone a intégré ses propres crimes (et plus globalement ceux des siens, à tous les sens du terme) à ceux commis dans la Zone depuis des lustres. Il en devient inséparable, c’est pourquoi leur restitution prend la forme de ce long déroulement de tout ce qui était emmêlé dans sa tête. D’où la forme de ce récit : une seule et immense phrase, qui trouve sa justification et sa nécessité dans le fait que le narrateur nous raconte tout, en même temps, revient dessus, repart à nouveau : raconte, comme il peut, comme il pense, comme ça vient. Soit on s’en va, marre d’écouter ce pauvre fou, soit on reste et on écoute Francis. Et quand on raconte, même très longuement, on ne respecte pas vraiment les points en fin de phrase. Enard agit de même, pour nous faire entendre ce que Francis a à nous raconter.Lors du passage d’une idée à une autre, l’usage normal du point couperait le flux ininterrompu de la pensée. Et le miracle de son écriture fait qu’à chaque moment le lecteur prend le rythme, anticipe, sépare ou relie deux phrases intuitivement, sans y penser. S’arrête, repart... comme un train en route vers Rome. Mieux, le lecteur comprend instinctivement comment on passe d’un sujet à l’autre, sans prévenir, mais où est le problème, on fait tous cela, la preuve... Une des raisons de cette réussite, c’est que les ressorts du livre ne sont ni « poétiques », ni descriptifs, ni psychologiques. Presque rien n’est décrit en soi, tout est raconté par le narrateur ; même les paysages sont liés intimement à des histoires, des personnages, des événements... Le miracle (et le travail) de l’écriture, ce n’est pas qu’ Enard l’ait fait. D’autres ont fait des choses bizarres dans les livres, intéressantes ou non, passionnantes ou pénibles. Non, le miracle c’est que ça marche, tout seul, pour le public classique du roman.

Pour conclure

Pour être honnête jusqu’au bout, il faut dire que c’est quand même une histoire d’hommes (comme dirait Lino Ventura dans les Tontons flingueurs). Pour rester dans le cinéma, disons l’importancedes amitiés viriles au combat, aussi bien que dans la 317e Section du regretté Pierre Schoendorfer ! Même si Francis ressasse trois histoires d’amour, trois femmes qui ont vainement essayé de se lier à lui, il dit lui-même que « dans notre guerre il y avait peu de femmes, quelques-unes froides et sauvages et d’autres tendres et amicales, qui venaient comme infirmières, comme cuisinières, les femmes étaient surtout des veuves des mères des sœurs, des victimes, les autres n’étaient qu’ exception à la règle, les femmes étaient principalement des images dans les portefeuilles... » (p. 319). La seule grande histoire d’amour, tragiquement sublime, est un récit parallèle, un court roman que le narrateur lit dans le train quand il fait une pause dans sa conversation avec nous (ou avec lui-même). C’est l’histoire d’Intissar et Marwan, combattants palestiniens dans Beyrouth assiégé en 1982.

Pour conclure, je dirais que ce livre évite plusieurs pièges, évidemment l’auto justification des vainqueurs, mais aussi la concurrence des victimes (par descendants interposés). Même si rien ne s’équivaut jamais, le récit de Francis montre au contraire le continuum tragique, sans interruption ni fin, entre toutes les victimes des barbaries rivales dans les guerres humaines, ne serait-ce que du point de vue de ceux qui survivent. S’ils peuvent arriver à survivre, sans rien oublier, mais autrement que dans la glorification de la haine.

C’est peut-être le message que nous lègue un petit agent à l’avenir incertain, lessivé par un monde trop dur auquel il a lui-même apporté quelques pierres peu reluisantes. Et que nous avons rencontré dans un train pour Rome.
Stéphane Bernard, La Réserve - Mantes la ville



Commentaires Amazon

2009-12-03Note : 4/5
Réel
Je n'ai pas franchement apprécié l'absence de point dans le récit (oui, j'aime bien faire des pauses quand je lis).
Je ne vois pas ce que celà apporte, mise à part rendre palpable "la divagation" de l'esprit du narrateur.
De plus, dans cette divagation, on saute d'une idée à l'autre, pour y revenir plus tard, ce qui oblige parfois à revenir en arrière pour savoir de quoi ça parlait en premier. Bref, faut vraiment se concentrer.

Néanmoins, j'ai adoré ce tableau du 20ème siècle, où l'on relit l'histoire contemporaire avec un oeil neuf(qui aujourd'hui, pris au hasard dans la rue, serait capable de nous parler avec précision de l'ex-yougoslavie? qui étaient les gentils ? les méchants ? qui a commencé etc...). J'ai remis dans leur contexte des événements qui semblaient anecdotiques (ou presque) lors de leur passages aux JT de l'époque (syrie, liban, ...).
Si je n'ai pas aimé la forme, le fond demeure très instructif.

Bref, ce n'est pas une partie de plaisir à lire, mais il en reste quelquechose de ce livre. C'est ça la magie de la littérature. C'est mieux quand c'est facile à lire, c'est certain, mais ce n'est pas le but premier d'un livre.

à conseiller aux amoureux de l'histoire contemporaire, prêt à en baver un peu lors de la lecture

2009-09-08Note : 5/5
Attention chef d'oeuvre
"La lecture doit être un divertissement, pas un devoir de vacances" : ni l'un ni l'autre, ma chère. La lecture de ce livre m'a emporté dans des contrées du monde et de moi-même que je ne connaissais pas. "De bruit et de fureur", voilà ce qu'est l'univers aussi bien géographique que mental de Francis Markovic, pseudo-espion entomologiste de l'horreur occidentale : "le travail du négatif", aurait dit Hegel. Passions de l'histoire...La littérature, si elle DOIT être quelque chose, ne peut être selon moi que cela : la cohabitation chaotique du crime et de l'art. Merci M. Enard d'avoir écrit ce livre qui m'a bouleversé.

2009-07-30Note : 1/5
Dur, dur
Je suis une grande lectrice et le sujet m'a intéréssé. Cependant je n'ai pas pu..... j'ai abandonné à la page 40, moi pas de point pas de virgule, je ne peux pas. la lecture est une détente pas un devoir de vacances.
Désolée un zéro pointé pour le style,.....pour le reste je ne sais pas !

2009-06-05Note : 1/5
Et pourtant Prix Inter 2009... (sic)
Pendant que j'étais en train de le lire, ce livre a reçu le prix du livre Inter 2009.
Et moi qui essayais de me démêler avec les récits d'un espion (métier deviné au bout de 30 pages) voyageant dans un train, je dois avouer que même si c'est joliment écrit par monsieur Enard, je n'ai pas trouvé d'intérêt à ce texte.
Pendant la lecture, j'ai trouvé que la ponctuation était malhabile, c'est en lisant les commentaires des autres internautes que j'ai compris que l'auteur en fait nous racontait son histoire avec une seule phrase (Oui, désolé, je suis longue à la détente parfois).

Encore une fois, je trouve que beaucoup d'auteurs français essayent de faire des choses trop expérimentales au détriment du fond. On aime travailler sur la forme, mais dans le fond, l'histoire elle en pâtit trop souvent.

Si on avait accordé de l'importance à ma voix, je n'aurais certainement pas choisi celui-là.

2009-02-24Note : 3/5
Indigeste
Ce livre narre la rêverie en train d'un mercenaire-espion du XXème siècle gravement malade. Il transporte une valise dont on apprend peu à peu qu'elle contient comme une "boîte noire" du siècle dernier: boîte noire au sens aéronautique du terme, mais dans lequel noire peut aussi qualifier la nature des informations qui y sont contenues (guerres meurtres etc etc...)

Sur le fond, est donc offert au lecteur un panorama du siècle dernier dans ses plus basses oeuvres, et ce dans la zone d'action de ce mercenaire espion (Proche/Moyen Orient et Europe orientale). On a donc le droit de lire les descriptions des violences des guerres de l'ex-Yougoslavie, la Shoah, les guerres civiles algériennes et libanaises et espagnoles etc etc...Sachant que, parfois, les récits se répètent au gré des obsessions du personnage. Cela devient parfois redondant, voire carrément ennuyant...

Cet ennui est renforcé par la forme de ce roman. Il est découpé en 24 chapitres qui composent une longue rêverie. La ponctuation est désarticulée et, pour "coller" au genre de la rêverie à travers la vitre, on passe parfois du coq à l'âne au gré de ce à quoi pense le personnage. Cela fait donc de Zone un roman parfois difficile à lire, d'une part par une absence de ponctuation qui scande le texte et d'autre part par ces multiples digressions. Il faut ajouter, néanmoins, que si le style était différent (ponctuation académique, construction rigoureuse etc...) il serait difficile de croire qu'il s'agit d'un vagabondage d'esprit certes, mais ce roman tombe parfois dans l'élucubration.

En résumé je dirai donc que ce livre est très utile à qui veut saisir le fil rouge d'un siècle marqué par la violence et la guerre à une échelle inédite dans l'histoire. La forme, malgré les difficultés de lecture qu'elle occasionne, est une réussite. Néanmoins, à réserver aux amateurs du genre...

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