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Journal de Westerwede et de Paris, 1902
De Rainer Maria Rilke
Editeur : Rivages
Parution le : 4 Septembre 2001

Un petit agenda de cuir brun foncé. Quarante-quatre pages écrites entre le 3 janvier et le 26 novembre 1902. C'est peu et pourtant il s'agit là d'un document primordial : le petit chaînon manquant pour comprendre la vie et les préoccupations de Rilke au moment où il va se décider à embrasser la carrière littéraire. Ce texte n'a été publié en allemand que l'année dernière et c'est donc la première traduction en français de cet inédit ; il s'agit en effet bien là de ce que l'on peut appeler un "scoop", comme il en existe peu sur la vie et l'oeuvre des grands auteurs. Rilke a vingt-six ans, jusqu'à présent, il a surtout vécu d'articles et de critiques d'art. Les premières pages de son carnet relatent sa vie en Allemagne du Nord où il fréquentait des artistes, notamment des peintres et des sculpteurs de Westerwede près de Brême. Il écrit des poésies du Livre du Pèlerinage, rédige La Vie quotidienne. Mais il est insatisfait, inquiet, impatient, dans une attente qu'il a lui-même du mal à cerner comme en témoignent les premières pages de son journal. En juin, il répond à l'invitation du prince Erich von Schönaich-Carolatch et séjourne jusqu'à la mi-août au château de Haseldorf en Holstein. Le journal ne dit rien sur cette période et ne reprend qu'en automne, lorsqu'il arrive à Paris. C'est ce premier séjour dans cette ville qui va décider de sa carrière littéraire ; il sera suivi de nombreux autres dans cette capitale qui vient de fêter sa première exposition universelle et qui agit sur lui comme un révélateur. Tout n'est pas rose pourtant, loin s'en faut et l'on voit Rilke se débattre au milieu de cette vie parisienne qui l'attire et le repousse en même temps. Le manque d'argent exacerbe sa solitude en dépit de la présence de celle qui est devenue récemment et pour peu de temps sa femme : le sculpteur Clara Westhoff. "Je voudrais être riche" écrit-il à la date du 13 novembre et il note avec acribie tout ce qu'il doit dépenser pour le seul bois de chauffage, car nous sommes en plein hiver. Une vie de bohème qui n'a rien de romantique. L'angoisse le tenaille. De nombreux passages de son carnet se font l'écho intime de sa peur de ne pas arriver à écrire, de ne pas parvenir à tracer ne serait-ce que le premier mot d'une oeuvre à laquelle il se sent confusément promis. Or peu à peu, ce lieu de détresse, de misère et de froid, cette "ville étrange, étrangère" comme il le dit dans une lettre à Clara du 31 août 1902, "se hausse dans son imagination à un lieu de culture idéal" (comme l'écrit Lionel Richard) grâce auquel il va surmonter ses conflits intérieurs. Il apprend à voir le monde, il reprend courage. Car la peur la plus terrible, il le voit bien maintenant, n'est pas la perte de la vie mais la perte de soi. Cette révélation sous-tend Les lettres à un jeune poète, ce joyau autant philosophique que littéraire qu'il commence à écrire dès l'année suivante. Au contact des musées, des parcs, des artistes - notamment Rodin sur qui il projette d'écrire un livre et dont la forte personnalité le marquera à jamais en dépit de leur brouille quelques années plus tard - Paris devient le lieu initiatique d'une métamorphose qui donnera, huit ans plus tard. Les Carnets de Malte Laurids Brigge commencés en 1904. Ne pas aller trop au-delà de la souffrance, ne pas s'y complaire mais affronter la dureté du réel contre la tentation à laquelle il était sans cesse exposé : celle de fuir la réalité. Ce carnet met ainsi à nu la charnière capitale dans la formation du poète qui se débarrasse de toute mièvrerie pour emprunter les chemins arides de l'intériorité. Bien plus qu'un témoignage, il est un tremplin vers l'avenir, la chronique d'une métamorphose.

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