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Militants de l'utopie ?

Militants de l'utopie ?

Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle

Auteur : Bernard Desmars

Editeur : Les Presses du réel

Un essai sur le devenir concret d'une pensée « utopique » dans l'histoire, au travers des prolongements intellectuels et des tentatives d'application sociale de l'idéal harmonien de Charles Fourier, en même temps qu'un essai sur le devenir du militantisme lui-même : l'histoire du mouvement fouriériste depuis 1850, les formes de l'action militante au sein de l'École sociétaire, les différentes projets d'organisation sociétaire et phalanstérienne, le rôle des militants fouriéristes dans les nombreux mouvements sociaux et politiques dans lesquels ils s'investissent (économie sociale, pacifisme, féminisme, éducation populaire, combat pour la République...) et les conséquences que ces engagements peuvent avoir en retour sur leur militantisme sociétaire et dans leur vie personnelle.
La réalisation du bonheur sur terre, telle est la promesse formulée par Charles Fourier dans la première moitié du XIXe siècle. L'espoir de voir advenir ce « nouveau monde » a séduit dans les années 1840 plusieurs milliers de militants, confiants dans la possibilité de transformer la société de façon à la fois pacifique et radicale. En 1848, ils comptent sur l'avènement de la Seconde République pour établir un socialisme coopératif ; puis, la République suivant une orientation plus conservatrice avant d'être renversée par Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, ils reportent leurs espérances sur la création d'une communauté au Texas, cependant dissoute en 1857 après environ deux années d'existence. Cet échec, qui succède à plusieurs autres, confirme aux yeux de maints observateurs le caractère utopique du projet phalanstérien. Pourtant, malgré ces déconvenues, des disciples persistent dans leur adhésion aux idées de Fourier et dans leur engagement pour changer les conditions de vie de leurs contemporains. C'est l'histoire collective de ces militants dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui est présentée dans cet ouvrage. Qui sont-ils ? Comment s'organisent-ils pour diffuser leur idéal et conquérir de nouveaux partisans ?
Les fouriéristes ont, malgré les échecs enregistrés, continué à élaborer de nouveaux projets d'association et de communauté, des années 1850 aux années 1880 ; ils en concrétisé plusieurs : à Condé-sur-Vesgre (près de Rambouillet), à Vienne (Isère) ou à Saint-Denis-du-Sig (en Algérie). A Ry (près de Rouen), un médecin a fondé un établissement éducatif où les principes fouriéristes se traduisent en innovations pédagogiques.
Les disciples de Fourier ont aussi largement participé à de nombreux mouvements sociaux (l'économie sociale, l'éducation populaire, le féminisme, le pacifisme) et se sont investis dans le champ politique. Comment parviennent-ils à traduire leur ambition radicale d'une société alternative dans ces engagements aux apparences plus humbles ou plus conventionnelles ?
Enfin, grâce en particulier à l'abondante correspondance que les militants ont adressée aux dirigeants du mouvement fouriériste, cette étude s'intéresse aux les conséquences de leur adhésion au fouriérisme sur leur vie personnelle et professionnelle ; elle s'interroge sur les raisons qui amènent les uns à persévérer dans leurs convictions de jeunesse et les autres à s'en éloigner ou à leur donner de nouvelles formulations, comme Godin, le fondateur du Familistère de Guise.

Bernard Desmars est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paul-Verlaine (Metz). Ses travaux portent principalement sur l'histoire sociale du XIXe siècle. Il est l'auteur de nombreux articles sur le mouvement fouriériste et participe aux activités de l'Association d'études fouriéristes (Cahiers Charles Fourier).

23,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8406-6347-8
Extrait

Introduction
(p. 5-15)


Comment les partisans d’une doctrine censée apporter le bonheur sur terre persistent-ils dans leurs convictions et leurs projets quand les échecs subis semblent condamner irrémédiablement leurs espérances ? Comment peuvent-ils s’obstiner à vouloir transformer la condition humaine quand l’environnement politique et idéologique leur est de plus en plus défavorable et qu’ils sont, soit ignorés de leurs contemporains, soit considérés comme des « utopistes » ? Telle est la question à l’origine de cette étude sur le militantisme fouriériste dans la seconde moitié du xixe siècle. Car le fouriérisme existe au-delà de la Seconde République, contrairement à ce que pourrait faire croire la catégorie de « socialisme pré-quarante-huitard » dans lequel il est souvent enfermé ; et il ne se réduit pas à une construction intellectuelle édifiant dans l’imaginaire une cité idéale, projet dont il suffirait de constater la démesure pour qualifier les disciples de Fourier de rêveurs attardés et éloignés des réalités contemporaines.
Il s’agit donc ici, non pas d’étudier Charles Fourier ou son œuvre, ce qui a déjà été abondamment et souvent très bien fait, en particulier dans le dernier tiers du xxe siècle, mais de reporter l’attention sur les hommes et les femmes qui ont considéré que l’auteur de la Théorie des Quatre mouvements leur offrait dans ses ouvrages des instruments pour mieux comprendre le monde et pour le modifier afin de parvenir à l’épanouissement de l’être humain ; ou encore d’observer des individus qui ont décidé de consacrer une partie de leur temps, de leur argent ou de leur énergie, à faire advenir un monde d’où seraient exclues l’aliénation et l’oppression caractérisant selon eux la société contemporaine, et qui procurerait à ses habitants des satisfactions morales et matérielles jusqu’alors inconnues.


Charles Fourier et son œuvre (i)

Cependant, avant d’examiner les travaux de ses partisans, il est nécessaire de présenter brièvement le fouriérisme. Et tout d’abord l’auteur lui-même, Charles Fourier, un homme qualifié de génie ou de fou, longtemps ignoré de ses contemporains, mais dont Victor Hugo assurait dans Les Misérables, que « l’avenir s’en souviendrait (ii) ». Né à Besançon en 1772 dans une famille de négociants, il entre lui-même dans le commerce en 1789. Parallèlement à son activité professionnelle, ou en la suspendant quand il dispose de ressources financières suffisantes, il élabore une théorie dont, après quelques articles parus dans la presse lyonnaise, la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), constitue le premier exposé ; celui-ci est poursuivi dans d’autres ouvrages dont les plus importants sont le Traité de l’Association domestique et agricole (1822) puis Le Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829) et enfin La Fausse Industrie (1835-1836), ainsi que dans de nombreux articles et surtout textes restés manuscrits. Fourier meurt le 10 octobre 1837 à Paris, où il était installé depuis une quinzaine d’années.
Son œuvre, à l’écriture complexe ou « sauvage (iii) » et dont la lecture est souvent difficile, en raison des néologismes et des digressions qui parsèment le texte, comprend plusieurs aspects : Fourier a tout d’abord fait une « découverte » essentielle, affirme-t-il, celle des passions, c’est-à-dire des pulsions ou des penchants qui régissent l’activité et les comportements des hommes ; sur les douze passions fondamentales, cinq sont dites « sensuelles » (les cinq sens), quatre « affectives » (amitié, amour, ambition et parenté) ; des trois dernières, « distributives » ou « mécanisantes », dépend le bon fonctionnement du « mécanisme social », puisqu’on y trouve la « cabaliste », soit le goût du calcul, de la combinaison qui stimule l’activité, favorise les initiatives ; la « papillonne » qui correspond au désir de variété et se traduit par la volonté de changer régulièrement de tâches et de plaisirs ; enfin la « composite » qui assemble simultanément les satisfactions de l’esprit et du corps. L’analyse et la combinaison de ces douze passions, très diversement présentes chez les individus, permettent de déterminer un total de 810 caractères différents. Fourier prétend donc révéler au monde les lois de « l’attraction passionnée », qui font agir les êtres humains et évoluer les sociétés, la physique newtonienne n’ayant découvert qu’une dimension de l’attraction universelle.
Or, l’organisation sociale n’est absolument pas conforme à ces lois et ne permet donc pas de satisfaire les besoins de l’homme : elle impose le refoulement des passions, ce qui provoque frustrations et perversions ; elle provoque la misère morale et matérielle, aggravée par l’individualisme et la concurrence qui caractérisent la société industrielle naissante ; elle est incohérence, gaspillage, mensonge… Le commerce, en particulier, subit les critiques de Fourier, qui dénonce les produits falsifiés, les profits des intermédiaires au détriment des producteurs et des consommateurs, les fraudes de toutes sortes… À cela s’ajoutent encore le travail, qui ne fournit aucun plaisir en raison de sa monotonie et parce que la nature des tâches effectuées ne correspond que rarement aux aspirations profondes des individus ; l’éducation, qui comprime les dispositions des enfants pour le jeu et l’activité physique ; les institutions répressives que constituent le mariage et la famille : tout montre qu’il faut sortir de ce système nocif que Fourier appelle « Civilisation » et qui est incapable de réaliser le bonheur sur Terre.
Ce dernier est pourtant accessible – Fourier en est convaincu – grâce à « la science sociale » qui, fondée sur la prise en compte des passions, les combine, les associe de façon harmonieuse, et permet donc à chaque individu d’assouvir ses penchants sans nuire à autrui et tout en œuvrant pour le bénéfice de la communauté. Celle-ci, la « phalange », réunit entre 1500 et 2000 membres (idéalement 1620, soit deux fois les 810 caractères), même si des essais peuvent être tentés avec des effectifs de quelques centaines de personnes. Ses habitants vivent dans un même édifice, le « phalanstère » – le mot est créé à partir de la phalan[ge] et du [mona]stère – dont l’architecture et le fonctionnement favorisent l’établissement de relations entre les individus : si les membres de la phalange disposent d’appartements privés, les repas, les loisirs, le travail… sont généralement des activités collectives, des occasions de rencontres pendant lesquelles des groupes se font et se défont au gré des affinités personnelles. Ainsi, à l’organisation du travail qui condamne chaque individu à rester toute une journée parfois seul devant sa machine, son comptoir, son établi ou dans son champ ou son bureau pour un revenu misérable, le système fouriériste substitue le « travail attrayant, par séances courtes et alternantes » dans le cadre de groupes ou « séries ». Les membres de la phalange se réunissent selon leurs goûts, quelques-uns formant par exemple une série consacrée à l’arboriculture, d’autres constituant la série des étables ou une série manufacturière. Cette association des travailleurs entraîne tout d’abord une très forte augmentation de la production et donc des bénéfices, grâce à l’usage de techniques ou de machines que chacun des intervenants n’aurait pu se procurer et faire fonctionner individuellement. Mais cela permet aussi à chaque individu, après une ou deux heures consacrées à une série, de passer à une autre activité et ainsi de satisfaire la « papillonne » et de mettre en œuvre la diversité de ses facultés. Profits individuels et intérêt général se rejoignent : le travail, devenu attrayant et effectué avec plaisir, atteindra un haut niveau de productivité ; la variété de goûts et de caractères que l’on peut observer dans une communauté amènera ses membres vers des séries et des travaux très différents, et l’ensemble des tâches que requiert le fonctionnement de la phalange, même les moins honorées en Civilisation, seront remplies sans difficultés en Harmonie, nom donné à cette nouvelle phase de la vie sur terre.
La phalange ou « association intégrale » fournit à ses habitants des jouissances inédites, mais inégales selon les individus ; elle comprend en effet des riches et des pauvres, les premiers logeant dans des appartements plus luxueux, consommant des mets plus raffinés et disposant de plus de loisirs que les seconds. Ces disparités de revenus et de conditions tiennent compte de la variété des goûts et des aptitudes et contribuent à la dynamique sociale à l’intérieur de la communauté. Mais Fourier veut préserver l’unité de la phalange, ce qui implique tout d’abord que les écarts sont limités et qu’un « minimum social » est garanti aux moins fortunés, dont la condition est de toute façon tout à fait enviable quand on la compare à ce qui existe en Civilisation. D’autre part, l’habitat unitaire, le rassemblement régulier dans des activités laborieuses ou récréatives, et surtout les repas collectifs permettent de tisser des liens solides entre les membres du Phalanstère, liens confortés pour les nouvelles générations par une éducation commune. D’autre part, Fourier considère que trois éléments concourent à la production de biens : le capital, le travail et le talent ; chacun d’entre eux doit être rémunéré et d’importants dividendes sont promis à ceux qui voudront investir dans la phalange, de même que des salaires élevés rétribueront les travailleurs et aussi ceux qui apportent leur talent, c’est-à-dire leur habileté, leur esprit inventif, leurs capacités d’organisation ; la phalange, loin d’instaurer la communauté des biens, doit au contraire préserver la propriété individuelle. La science sociale est donc l’art d’associer des individus singuliers, de les faire coopérer dans la création de richesses et de les réunir dans les plaisirs de la sociabilité, d’utiliser la diversité de leurs caractères et la disparité de leurs conditions pour les faire vivre et agir ensemble.
Comment accéder à ce monde si séduisant ? Comment passer des maux de la Civilisation aux bienfaits de l’Harmonie ? La voie la plus attrayante et la plus souvent envisagée par Fourier et ses premiers disciples, consiste à fonder une « phalange d’essai », sans doute d’abord incomplète, mais qui très rapidement fera l’objet de l’admiration des visiteurs qui s’empresseront eux-mêmes d’en établir de nouvelles, jusqu’à ce que la terre soit couverte de phalanstères. Un autre chemin, généralement appelé « garantisme », est possible, quoique moins enthousiasmant : il repose sur la formation de sociétés de secours mutuels, de coopératives, d’habitations communes et de différentes associations dite « simples », c’est-à-dire ne concernant qu’un aspect de l’activité humaine et incapables de prendre en compte les passions humaines ; ces étapes « garantistes » et « sociantistes » développeront l’esprit associatif et prépareront les hommes à « l’association intégrale » de l’Harmonie. Toutefois, pour Fourier et nombre de ses disciples, elles renvoient l’avènement de l’Harmonie à un horizon plus lointain, tandis que la phalange permet d’y accéder en très peu de temps.
Sans doute s’agit-il là d’une présentation trop sommaire d’une théorie qui s’intéresse également aux comportements des planètes, qui substitue aux guerres entre les nations des compétitions gastronomiques, qui prédit à l’homme une espérance de vie moyenne de 144 ans, qui prévoit des changements climatiques, la fonte des glaces aux pôles et la mise en valeur des déserts arides, qui annonce des mutations des espèces animales et même du corps humain, qui promet après la mort des migrations des âmes à travers l’espace non seulement de l’univers, mais aussi du binivers, du trinivers… Cependant, c’est principalement ce qui a été décrit ci-dessus qui retient l’attention de ceux qui, à partir de 1830 environ, vont se présenter comme les adeptes du fouriérisme et se regrouper au sein de l’École sociétaire (iv).


Formation et déclin de l’École sociétaire (v)

Longtemps, en effet, Fourier n’a eu que quelques lecteurs acceptant de le suivre dans sa découverte du système passionnel et dans sa description du « nouveau monde » ; il a son premier véritable disciple avec Just Muiron, chef de division à la préfecture de Besançon, pour qui la Théorie des Quatre mouvements constitue une véritable révélation en 1814 ; Muiron entre en contact avec Fourier deux ans plus tard, puis forme un petit groupe bisontin, qui accueille le jeune Victor Considerant vers 1825. Celui-ci, admis à l’École polytechnique, rejoint Paris en 1826 ; il rencontre Fourier et s’efforce de propager les idées de ce dernier parmi ses camarades polytechniciens, puis, après son affectation à l’École d’application du génie de Metz, parmi les élèves-officiers. Mais c’est surtout après 1830, grâce aux congés que Considerant obtient de l’institution militaire et qui lui permettent de se consacrer au prosélytisme fouriériste, et grâce aussi à l’adhésion à la théorie sociétaire d’un certain nombre de saint-simoniens, qu’une véritable « École » peut se former aux lendemains de la révolution de Juillet : une « École » car c’est bien une « science sociale » qu’il s’agit d’étudier, de diffuser et d’appliquer.
Malgré l’échec d’un premier essai de réalisation phalanstérienne, à Condé-sur-Vesgre en 1832-1833, les fouriéristes accroissent leur audience, publient des ouvrages et des revues, La Réforme industrielle ou le Phalanstère (1832-1834) puis La Phalange (1836-1843), organisent des conférences pour propager la théorie de l’attraction passionnelle, forment des groupes dans plusieurs villes ; à Lyon en particulier où ils disposent également de journaux. La mort de Fourier en 1837 n’interrompt pas la diffusion de ses idées, malgré les divisions entre ceux qui veulent réaliser très vite la phalange, même incomplète, et ceux qui, comme Considerant, désormais à la tête de l’École, insistent pour d’abord convaincre un large public de la validité des thèses fouriéristes, afin de passer à l’application pratique dans des conditions plus favorables et des chances de succès plus élevées. La création de la Librairie sociétaire, puis du quotidien La Démocratie pacifique en 1843, La Phalange devenant une « revue mensuelle de science sociale », élargissent l’audience de l’École, dont l’existence matérielle est assurée par le versement d’une rente par les disciples.
Le fouriérisme conquiert des partisans en dehors de la France : dans plusieurs pays européens (Belgique, Suisse, Roumanie, Espagne, Italie, Russie, Grande-Bretagne), mais aussi dans d’autres régions du monde : au Brésil, à l’île Maurice, mais surtout aux Etats-Unis dans les années 1840 ; ici, dans le contexte d’une grave crise économique, le modèle alternatif au capitalisme que constituent les associations de production et de consommation recueille de nombreux soutiens. Carl J. Guarneri estime à environ 100 000 individus le nombre d’Américains qui, en se référant de façon plus ou moins explicite au fouriérisme, ont adhéré aux principes sociétaires, dans le cadre d’associations de propagande, de coopératives de production et de consommation ou de communautés d’habitation (vi).
Disposant des moyens de participer aux débats publics, l’École dirigée par Considerant s’engage dans le combat politique. Après la chute de la monarchie de Juillet en février 1848 et l’établissement de la Seconde République, des disciples se présentent aux élections et plusieurs fouriéristes siègent à l’assemblée constituante élue en avril 1848, puis à l’assemblée législative désignée en mai 1849. Les fouriéristes peuvent alors penser que les circonstances sont devenues favorables à la réalisation des projets de réforme sociale auxquels ils aspirent, que s’effectue enfin la « rencontre […] entre le monde rêvé et le cours de l’histoire réelle (vii) ».
Cependant, l’évolution conservatrice du régime rejette les fouriéristes dans l’opposition démocrate-socialiste. En juin 1849, une manifestation hostile à la politique gouvernementale est considérée comme insurrectionnelle par les autorités ; elle provoque des poursuites contre les dirigeants fouriéristes et le mouvement sociétaire ; Considerant et plusieurs dirigeants de l’École fuient à l’étranger pour échapper à la répression ; la Démocratie pacifique, victime de perquisitions et d’interdictions, disparaît en novembre 1851. Le mouvement sociétaire a alors perdu ses principaux dirigeants, à l’étranger, et son principal moyen de propagande. Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 provoque à nouveau des arrestations, des emprisonnements, des proscriptions et des exils parmi les fouriéristes engagés aux côtés des démocrates-socialistes et hostiles au régime instauré par Louis-Napoléon Bonaparte, tandis que la législation mise en place en 1852 réduit encore les possibilités d’expression. Parallèlement, aux Etats-Unis, la plupart des associations d’inspiration phalanstérienne formées dans les années 1840 ont disparu : la seule communauté survivante, au début des années 1850, la North American Phalanx, est affaiblie en 1853 par une scission, puis dissoute deux années plus tard (viii). L’« associationnisme » – mot généralement utilisé pour désigner le fouriérisme Outre-Atlantique – a perdu l’essentiel de ses troupes ainsi que ses structures de propagande et de coordination ; les disciples rejoignent le combat en faveur de l’abolition de l’esclavage, ce qui les amène à défendre « l’ordre social nordiste », contre la société esclavagiste du Sud (ix).
Pourtant, un nouveau projet mobilise les disciples de Fourier au milieu des années 1850 : d’un séjour aux États-Unis effectué en 1852-1853, Considerant rapporte un texte, Au Texas, décrivant avec enthousiasme les possibilités offertes à la colonisation sociétaire sur cette « terre promise (x) » ; cela provoque la constitution d’une nouvelle société en 1854 – la Société de colonisation européo-américaine du Texas – et le départ d’Europe dans les premiers mois de 1855 de fouriéristes français, belges et suisses ; ceux-ci, malgré les avertissements de Considerant qui prévoit une phase préparatoire consacrée au défrichement, y vont pour fonder immédiatement une phalange. Mais, au bout de quelques mois d’existence dans des conditions matérielles très difficiles et dans un climat très conflictuel, la colonie abandonnée par Considerant dans l’été 1856 est dissoute en 1857 ; c’est donc un nouvel échec – « un naufrage » écrit l’un de ses participants (xi) – qui semble constituer le coup de grâce pour le mouvement sociétaire. Celui-ci, discrédité par cette aventure mal dirigée, éliminé du jeu politique par l’évolution conservatrice de la République et exclu de l’espace public par le Second Empire qui réprime les organisations républicaines et socialistes, semble alors disparaître. « La décomposition du fouriérisme [comme mouvement], commencée dès la fin de la deuxième république, s’acheva sous l’Empire », conclut ainsi Hubert Bourgin en 1905 dans le premier travail de grande ampleur consacré à Fourier, à sa pensée et à ses disciples (xii). Au-delà du milieu du xixe siècle, il n’y aurait donc plus lieu de s’intéresser au militantisme sociétaire. Seuls mériteraient d’être examinés les éventuels héritages de l’œuvre de Fourier.


Une histoire du militantisme fouriériste

Pourtant, le mouvement fouriériste continue à exister sous le Second Empire et la Troisième République : des disciples de Fourier se réunissent à Paris ou dans plusieurs villes de province ; ils publient des brochures, des livres et des périodiques ; ils se retrouvent régulièrement pour débattre ou dans des réunions, se rassemblent lors de banquets, et de façon plus exceptionnelle, pour des « congrès » ; ils essaient de propager leurs idées et de recruter de nouveaux adhérents ; ils suscitent des projets d’inspiration phalanstérienne ou adhèrent à des associations qu’ils s’efforcent d’orienter dans un sens fouriériste. L’École sociétaire continue donc bien à exister au-delà du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ou de l’échec texan. Et le premier objectif de ce travail consiste à reconstituer l’histoire du mouvement fouriériste, des années 1850 aux années 1880, quand les principaux éléments qui le constituent (librairie, revues, associations diverses) et surtout quand les individus qui le portent, disparaissent peu à peu ou renoncent à leur combat.
Toutefois, repousser la fin de l’École sociétaire de quelques décennies n’a qu’un intérêt limité, au-delà de l’érudition historique. Mais, s’intéresser à la période postérieure à la Seconde République, étudier les comportements et les activités des fouriéristes des années 1850 aux années 1880 permet d’observer la façon dont ces disciples de Fourier qui avaient pu croire en l’avènement prochain d’un monde différent quand le mouvement fouriériste élargissait son audience dans les années 1840 et surtout lors de « l’illusion lyrique » de 1848, ont pu persévérer dans leurs idéaux et dans leurs efforts pour les concrétiser quand les conditions sont devenues moins favorables et même franchement hostiles. Contre une perception d’un fouriérisme réduit à une pure utopie, donc situé hors du temps et de l’espace réels, il s’agit d’examiner très concrètement les activités de ces hommes et de ces femmes, d’étudier leurs interventions dans l’espace public et plus précisément la façon dont ils tentent de traduire leurs aspirations à un « nouveau monde » dans des projets d’inspiration phalanstérienne et dans leur environnement quotidien.
La question de l’« utopie », de ses emplois disqualifiants – elle est utilisée pour récuser toute validité à la théorie ou à l’objectif ainsi désignés –, de ses vertus intellectuelles – elle ouvrirait des horizons littéralement impensables ou inconcevables dans le cadre habituel de la réflexion sociale ou politique – et de ses capacités mobilisatrices – avec une vision alternative du monde opposée à la résignation à un ordre des choses considéré comme naturel –, a fait l’objet de nombreuses publications et manifestations depuis quelques années (xiii) ; elle a aussi suscité de vifs débats, les uns voyant dans le projet de Cité idéale la matrice des totalitarismes du xxe siècle, les autres s’attachant aux potentialités émancipatrices d’un programme par lequel les hommes affirment leur maîtrise sur le temps et sur leur environnement dans une vision progressiste de l’histoire de l’humanité. L’examen du fouriérisme à partir de ses disciples doit permettre d’envisager ces questions autrement qu’elles ne le sont habituellement à travers la seule interprétation des textes.
Enfin, ce sont là des histoires d’hommes et de femmes qui sont des militants. Le mot peut sembler excessif et peut être discuté pour les membres de l’École sociétaire dont l’investissement est très variable et parfois très modeste. Les études de sciences politiques nous ont d’ailleurs appris à différencier plusieurs niveaux d’engagement selon leur intensité : les sympathisants, les adhérents, les militants… ; mais ces distinctions sont peu opératoires pendant une grande partie du xixe siècle et en particulier dans le cadre particulier du mouvement phalanstérien. On considérera donc comme militants – ou disciples selon le terme employé dans l’École sociétaire – tous ceux qui s’efforcent de propager les idées de Fourier, qui contribuent à l’existence d’une organisation sociétaire et qui agissent pour transformer la société dans le sens de l’idéal harmonien. Ces fouriéristes sont au cœur de cette étude, de trois façons au moins : d’abord parce que ce sont leurs comportements, leurs activités et leurs projets collectifs et individuels qui vont être envisagés ; ensuite, les sources elles-mêmes placent les individus au centre de l’enquête : celle-ci repose en effet très largement sur la correspondance des disciples, qui y disent leurs aspirations et y décrivent leurs actions, et sur les productions imprimées (journaux, brochures, livres) rédigées et publiées par ces militants ; enfin, à partir de ces sources, on essaiera de prendre en compte le sens que les militants donnent eux-mêmes à leurs actes, et ainsi d’échapper au jugement normatif qui les désigne a priori comme des utopistes, de surcroît attardés ou archaïques s’ils continuent à proclamer leurs convictions après 1850.
La première étape consiste donc à retracer l’histoire du mouvement fouriériste des années 1850 aux années 1880, à préciser le recrutement de l’École sociétaire, à observer les formes de l’action militante, et à analyser la façon dont les disciples interprètent l’œuvre du Maître. Dans une seconde partie seront présentées les différentes tentatives de réalisations phalanstériennes, les unes restant à l’état de projets, les autres ayant des traductions concrètes plus ou moins durables. Mais les disciples de Fourier, loin de concevoir le changement social à travers le seul projet d’« association intégrale », s’investissent dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse de l’économie sociale, du pacifisme, du féminisme, de l’éducation populaire ou du combat pour la République : il faudra donc examiner dans un troisième temps le rôle qu’ils peuvent avoir dans ces mouvements sociaux et politiques, ainsi que les conséquences que ces engagements peuvent avoir en retour sur leur militantisme sociétaire. Enfin, la quatrième partie reviendra sur les individus, afin de déterminer ce qui les incite à persister dans leur adhésion à l’École sociétaire, d’évaluer les conséquences que cela peut avoir sur leur vie personnelle et professionnelle, et, pour ceux qui s’éloignent du fouriérisme, d’envisager les différentes modalités de ce désengagement.


i. Sur Fourier, la biographie de Jonathan Beecher constitue l’ouvrage de référence et comporte une abondante bibliographie : Fourier. Le visionnaire et son monde, Paris, Fayard, 1993, 618 p. (édition originale : Charles Fourier, the Visionary and his World, Berkeley, University of California Press, 1986). Pour les deux dernières décennies, les Cahiers Charles Fourier, publiés annuellement par l’Association d’Etudes Fouriéristes (www.charlesfourier.fr), recensent les publications concernant Fourier, son œuvre et celles de ses disciples, et l’École sociétaire.
ii. Victor Hugo, Les Misérables, Paris, Librairie générale française, 1998 (1re édition en 1862), p. 180.
iii. Henri Desroche, La Société festive. Du fouriérisme écrit aux fouriérismes pratiqués, Paris, Seuil, 1975, p. 17.
iv. Sur les « réceptions » du fouriérisme, cf. Pierre Mercklé, Le Socialisme, l’utopie et la science ? La « science sociale » de Charles Fourier et les expérimentations sociales de l’École sociétaire au xixe siècle, thèse de doctorat, Université Lyon 2, 2001.
v. Outre la biographie de Fourier citée ci-dessus, voir pour la période postérieure à la mort de Fourier, jusqu’aux années 1850 : Hubert Bourgin, Fourier. Contribution à l’étude du socialisme français, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1905, 541 p. ; Jonathan Beecher, Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism, Berkeley, Los Angeles et Londres, University of California Press, 2001, 584 p., et Michel Vernus, Considerant, 1808-1893. Le cœur et la raison, Dole, Canevas éditeur, 1993, 272 p. (ouvrage réédité sous le titre Victor Considerant, démocrate fouriériste, Besançon, éditions Virgile, 2009, 253 p.)
vi. Carl J. Guarneri, The Utopian Alternative. Fourierism in Nineteenth-Century America, Ithaca, Cornwell UP, 1991, 525 p., et, du même auteur, « L’Utopie et la ‘’Deuxième Révolution américaine’’ : le mouvement fouriériste aux Etats-Unis, 1840-1860 », Cahiers Charles Fourier, n°3, 1992, pp. 36-52.
vii. Christophe Charle, « L’Europe des intellectuels en 1848 », dans Jean-Luc Mayaud (dir.), 1848. Actes du colloque international du cent cinquantenaire, tenu à l’Assemblée nationale à Paris, les 23-25 février 1998, organisé par la Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle, Paris, Créaphis, 2002, p. 423.
viii. Carl J. Guarneri, The Utopian alternative…, op. cit., p. 321-328.
ix. Carl J. Guarneri, « L’Utopie et la ‘’Deuxième Révolution américaine’… », art. cit., p. 48.
x. Sur l’aventure texane, voir les différents articles réunis par Michel Cordillot dans « Autour de la colonie de Réunion, Texas », Cahiers Charles Fourier, n°4, 1993, 167 p.
xi. Auguste Savardan, Un naufrage au Texas. Observations et impressions recueillies pendant deux ans et demi au Texas et à travers les États-Unis d’Amérique, Paris, Garnier frères, 1858, 344 p.
xii. Fourier. Contribution à l’étude du socialisme français, op. cit., p. 426.
xiii. L’on se contentera de signaler ici, parmi de nombreux ouvrages, Michèle Riot-Sarcey, Thomas Bouchet et Antoine Picon (dir.), Dictionnaire des utopies, Paris, Larousse, 2006 (1re éd. en 2002), XIV-296 p., avec une importante bibliographie ; Utopie. La quête de la société idéale en Occident, Exposition présentée à la Bibliothèque nationale de France du 4 avril au 9 juillet 2000, avec son catalogue, par Lyman Tower Sargent et Roland Schaer (dir.), Paris, BNF/Fayard, 2000, 367 p., et l’exposition virtuelle accessible sur le site de la BNF, http://expositions.bnf.fr/utopie/index.htm ; ou encore « Les utopies moteurs de l’histoire ? », Les Troisièmes rendez-vous de l’histoire, Blois, 13-14-15 octobre 2000, dont les débats ont été publiés en 2001 aux éditions Pleins Feux.

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