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Là où vont les cigognes
De Benoît Rayski
Editeur : Ramsay
Parution le : 21 Septembre 2007

Jamais peut-être n'avait-on parlé de la singularité juive avec autant d'outrance, de rage, de fierté. Il y a des livres sur les Juifs qui résonnent comme une prière. D'autres qui évoquent une lamentation. Celui-ci, de la première à la dernière ligne, est une imprécation.

« Je suis mort, avec les combattants des Brigades internationales, qui défendaient la cité universitaire de Madrid en 1937, contre les fascistes de Franco. On m’a fusillé au Mont-Valérien en 1944 avec les jeunes Juifs de l’affiche rouge. J’ai été brûlé vif rue Mila pendant la révolte du ghetto de Varsovie en 1943. Pour que mon agonie dure longtemps, j’ai été pendu à une très courte corde dans le camp d’Auschwitz. Et on m’a gazé avec des centaines de milliers d’autres enfants, ce qui a duré moins longtemps. On m’a assassiné à coups de pioche dans un pogrom en Pologne en 1947. Enfin, en tant que sioniste, j’ai été châtié par les policiers de Staline qui m’ont mis une balle dans la tête…
Ce livre est le meilleur article de ma vie. En l’écrivant, à aucun moment je n’ai éprouvé le sentiment d’être un charognard dont le métier consistait, pour l’essentiel, à se goinfrer de la souffrance et de la mort des autres. Car, pour chacune des lignes de ce texte, j’ai versé mon propre sang. Je me suis lacéré la peau pour faire saigner les veines. Je les ai ouvertes avec mes ongles et mes dents afin de retrouver un petit garçon de dix ans qui, baignant dans la vie en rouge (celle du drapeau) et la mystique communiste, croyait alors que les Juifs étaient des hommes comme les autres et que, bien sûr, tous les hommes étaient des Juifs comme les autres.
En saignant, j’ai fait quelques voyages que vous pourriez faire aussi si vous savez regarder et entendre. Dans le ciel passaient des cigognes aux plumes blanches tachées de sang, accomplissant dans un rite immuable, le pèlerinage qui les amenait en Pologne à la fin de l’hiver, et les en faisait repartir à l’automne avec Jérusalem comme parcours obligé. En Pologne, où je les ai suivies, il n’y avait plus rien à voir. Là-bas, il faut écouter. Si vous posez votre oreille contre le sol, vous entendrez les gémissements de centaines de milliers d’enfants juifs qui y sont enfouis. Si le vent se lève, écoutez-le aussi : il portera dans son souffle les mélodies yiddish qui pleurent les villages brûlés et les mères assassinées. »

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