J'ai dîné avec un poète. Jean Pierre Siméon, poète et éditeur chez Cheyne éditeur, cette petite maison qui fêtait ce soir là, ses 25 ans. Cheyne Editeur est basée en Haute-Loire à Chambon-sur-Lignon, Jean Francois Manier et sa femme Martine Mellinette éditent de la littérature contemporaine, "Matin Brun", et de la poésie, leurs livres sont magnifiques, le papier et doux et rugueux à la fois, les livres sont imprimés au plomb. Jean Pierre Siméon, donc, me dit, "vous devriez parler de poésie !" Et il me raconte avec passion à quel point on peut convaincre les autres de lire de la poésie. Pas seulement des haikus de 3 vers, des poèmes élégiaques de 300 vers, mais aussi de la prose. "Ce qui fait la poésie, dit-il, c'est l'intensité ! Si la langue atteint un degré extrême de densité et d'intensité, si le mot écrit est porteur d'une profondeur, c'est de la poésie". Le lendemain, je reçois un livre qu'il publie dans sa collection, "Mouvement par la fin, un portrait de la douleur", de Philippe Rahmy. Et c'est un choc. Un texte immense sur la douleur. Rahmy a 41 ans, il est égyptologue, il a étudié la philosophie, il est atteint de la maladie des os de verre. On devine son expérience de l'hopital, de la chirurgie. Sa souffrance, à défaut de la maîtriser, il la connaît, comme une compagne qu'il a domestiquée. Il lui parle et s'adresse à son corps, à nous, aussi. Il a appris à comprendre la douleur, peut-être même à l'aimer. Philippe Rahmy écrit par exemple : "Une douleur finit, elle coulisse à l'intérieur de mon corps en nage, je la respire comme la mer". Souffrir le conduit vers la sagesse et la patience. Plus que nous autres, bien portants, il dévore la vie sans ignorer que la mort le regarde de très près. Jaillit, à chaque page, ce que Siméon appelle "l'intensité". Et si les mots de Rahmy choquent et bouleversent, c'est par la tranquillité qu'ils dégagent, alors que la réalité est douloureuse, dans une langue remarquable, une musique loin de toute forme de dolorisme. Vincent Josse, France Inter |