Les chants de la meule
Les monuments du patrimoine matériel attirent l'attention de conservateurs. Mais le vent de l'histoire efface vite des mémoires les traditions culturelles qui perdent leur environnement technique ou social. C'est le sort aujourd'hui des versets que les paysannes de l'Inde composent et chantent à l'aube, depuis des siècles, sur leur moulin de pierre, en moulant à la main la farine du jour. Ces paroles jaillies du coeur seintillent dans l'ombre comme les flammes du foyer au coeur de la maisonnée. Avant le lever du soleil, en retrait de la société des hommes, des femmes ont érigé pour elles-mêmes une grande tradition intangible, immense et immémoriale, purement orale et féminine, anonyme et personnelle, collective et intime. Ce livre, premier essai d'anthropologie culturelle d'une tradition orale unique, offre des clés pour appréhender ces voix du silence. A l'origine, une volonté séculaire et irrépressible de se dire entre soi. L'auteur identifie cette prise de parole au féminin par opposition aux discours masculins et didactiques de swamis qui s'emparent, eux aussi, mais allégoriquement, de la mouture et des meules pour en faire les supports dans le peuple d'une prédication philosophico-religieuse centrée sur l'autre monde. Mais on a beau leur prêcher le détachement des biens et des affections terrestres qui lient les êtres, les paysannes vivent et chantent leur mouture comme le symbole et l'assurance d'une plénitude de vie. Elles se savent des Lakshmis, des servantes de la Fortune domestique et de ses lignages. Leur énergie au travail se nourrit d'utopies d'abondance et leur chant cherche le salut dans ces liens d'intense affection qui donnent sens et raison d'être à une vie en ce monde. Cette étude soulève des questions de fond relatives aux concepts de tradition et de culture populaires, au statut de celles-ci face à des traditions savantes, à la notion de bbakti ou de foi du peuple dans le contexte de l'hindouisme védantin. Epistemologiquement, elle révèle les processus cognitifs qui gèrent les rapports complexes qui prévalent entre des niveaux fort divers de créativité culturelle au sein d'un même univers linguistique, ici le marathi. La culture vive est sans doute cela : un dialogue incessant de réinterprétations affrontées, des jeux de sens éclatés.
