 Cliquez pour agrandir | Nous nommer serait catastrophique De Ludovic Hary Editeur : Verticales Parution le : 10 Février 2002
Celui qui parle ici n'est plus. Le père du "narrateur", pris d'un malaise, est transporté dans une ambulance à l'entrée de l'ossuaire. Il avait pourtant méticuleusement réglé le protocole des obsèques de son fils jusqu'à prévoir une oraison retransmise en direct : l'oratrice, pastille rouge, le tyrolien, pastille verte, et derrière, six traits parallèles, les bras préposés, les bras auxiliaires, les suppléants. Mais le câblage pour le son s'est révélé beaucoup trop court. Celui que l'on enterre eut des sentiments pour une femme, et elle pour lui, mais lui souhaita garder sa virginité. Elle non. Elle insista. Il hésita. Ils firent cependant l'amour mais par l'entremise d'un clavier d'ordinateur. Etreintes digitales par homonymie, minutées, à distance. Un jour, ils passeraient réellement à l'acte, elle le savait. Mais le seul acte charnel de leur union fut l'assassinat de son amant virtuel. De sa cellule, elle écrit une histoire de l'applaudissement. Elle en fait la lecture à ses codétenues. Elle se rappelle des fragments de son histoire avec celui qu'elle a tué, sa mémoire fille à deux aubes dont l'une tire en un sens et l'autre dans l'autre. Elle gagne alors les rochers où les vagues l'emportent. Nous nommer serait catastrophique. Cette phrase, du peintre De Kooning, qui toute sa vie récusa les étiquettes, je la vois comme une menace qu'envers chaque auteur devant sa page proféreraient les mots eux-mêmes, mettant en garde contre le "gibraltar" entre trop dire et faire silence par obsession de cet excès. Car sans les mots (et ils le savent), pas de nommer et sans nommer, ni proposition, ni phrase, ni littérature. Il faut trouver des mots qui soient l'autre d'un nommer trop brusque, trop explicatif, là où je le voudrais sensitif. |