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Vu de dos

Vu de dos

Auteur : Maïté Vignaud

Editeur : La Part Commune

Peut-être avait-il frappé au volet de bois ? Je ne sais plus. Je n'ai rien entendu. Il semblait être entré comme ça. Par enchantement. Il s'est tenu là, près de la porte, immobile, avec sur les lèvresun drôle de sourire. Moi, je l'ai vu cette hésitation dans le sourire, une étrange grimace. Je crois que pendant un instant, les autres ont disparu, effacés. Ma mère en premier : elle est devenue grise, petite. Elle a fait un pes en avant, l'air brisé, puis s'est rapprochée de son père. Frileusement.

13,50 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8441-8046-9
Extrait

Il devait venir de loin.

Il est arrivé à la nuit noire, à l’heure où l’on se resserre autour de la cheminée, l’heure où l’on n’attend plus personne. Les granges étaient fermées sur les bêtes. La chienne dormait sous la table. Ce devait être peu avant Noël. Eux, avaient lourdement tiré leurs chaises vers l’âtre. Leurs gestes étaient lents, comme si leurs mains étaient encore engourdies par le froid du dehors. On ne parlait pas. De temps à autre, un mot, une exclamation, une phrase brève. La voix s’étalait lentement, en cercles irisés qui venaient éclairer la pénombre. La voix déroulait sa spirale jusqu’à toucher les murs, frôler les meubles, redéfinir la salle ombreuse. Chaque soir, l’espace du dedans était ainsi recréé par la voix. La voix disait : demain, il faudra égrener le maïs. La voix était chaude, grave, la couleur du maïs passait en reflets sur la vitrine du buffet.

En ce temps-là, on allumait seulement la lampe à l’heure du repas. Jusqu’à cet instant, la voix accomplissait son travail de phare dans la pénombre.

Je ne sais s’il faisait chaud dans la pièce, mais la lueur du feu dans l’âtre, le son de la voix du grand-père, les visages impavides des femmes, me tenaient au corps.

Peut-être avait-il frappé au volet de bois ? Je ne sais plus. Je n’ai rien entendu. Il semblait être entré comme ça. Par enchantement. Il s’est tenu là, près de la porte, immobile, avec sur les lèvres un drôle de sourire. Moi, je l’ai vu cette hésitation dans le sourire, une étrange grimace. Je crois que pendant un instant, les autres ont disparu, effacés. Ma mère en premier : elle est devenue grise, petite. Elle a fait un pas en avant, l’air brisé, puis s’est rapprochée de son père. Frileusement. La grand-mère m’a semblé toute frêle, et l’arrière-grand-père, si vieux alors, s’est mis à trembloter au vent coulis qui s’infiltrait soudain sous la porte. La salle était vaste avec des coins peureux. La chienne noire, réveillée, s’est postée à mes côtés. Pendant un instant, tout est resté immobile, suspendu, glacé. J’étais sidérée. Il s’est mis à parler. Et c’était quelque chose de nouveau. Du différent. De l’inconnu. Comme une note de musique jamais entendue, ou une parole jamais encore imaginée, même dans les multiples langues de l’enfance. Il employait les mêmes mots que nous, et c’était pourtant d’autre chose qu’il s’agissait. Pour la première fois, j’entendais, je voyais un étranger.

J’avais quatre ans.



Le sortilège s’est peu à peu évanoui. Ils sont redevenus vivants. Il a dit alors, que puisque la guerre était finie, il venait la chercher. Pour se marier. Vivre en famille. Elle et lui. La petite aussi. Il a dit ça : la petite aussi. Elle est mienne.

Cernée par une odeur nouvelle – il avait plu sur sa canadienne – matraquée par des mots prononcés d’une voix forte et rythmée d’impatience, j’ai serré très fort mes paupières pour que cet événement si soudain qui tenait du cauchemar ne soit pas vrai. Qu’il s’efface.

Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’ai vu ma mère qui s’ébrouait doucement, comme éveillée d’un long sommeil. Elle s’est baissée vers moi et m’a prise dans ses bras, me serrant si fort que j’en avais mal partout. Elle chuchotait dans mon oreille un secret jusqu’alors bien gardé, un secret qui ne pouvait encore se dire que dans le bruissement de mes cheveux contre sa bouche : c’est ton père. Cela se disait dans l’ombre de nous deux, lui occupé à parler avec les hommes : c’est ton père. Cela se disait, lui ailleurs dans la pièce : c’est ton père ; il vient nous chercher.

Aujourd’hui, j’aurais aimé qu’elle me soulève de terre, qu’elle m’élève dans la lumière de la lampe, et que toute droite, cambrée de mon poids et de la fierté de sa jeunesse, elle lui dise, à lui : regarde-la, c’est ta fille. Il me semble que ça aurait tout changé. Sous le regard de tous, il y aurait eu une véritable présentation. ça aurait été un grand moment. On s’en serait tous souvenus.



Le grand-père aimait raconter cette heure, celle où je suis née. Il était le seul à en parler. Elle, n’en disait rien et de toute sa vie, ne fêtera mon anniversaire.

Moi, j’essaie d’imaginer cet instant fait du crépitement du feu, de la nuit encore, de la Guerre quelque part. Sept heures du matin, en décembre l941. On a posé le nouveau né, tout juste emmailloté, dans les bras du grand-père. Il s’étonne toujours : à chaque naissance, il éprouve le même désarroi, presque de la peur. Il se sent petit, alors que l’enfant enfermé dans le silence de son sommeil lui semble d’une étrange grandeur. Cette fois encore, c’est le même mystère.

Va-t-il oser le serrer un peu plus contre lui ? Son bleu de travail est râpeux. Pas très propre. A vrai dire, sale. L’homme reste assis, raide, engourdi de la chaleur du feu et de la stricte immobilité qui le fige. Il est jeune encore pour être déjà grand-père. Personne n’en voulait de cet enfant. C’est du déshonneur pour lui. Sa fille, sa première née, sa fidèle et discrète, sa dévouée. Sa préférée. Sa sacrifiée. Si préférée qu’il en a de la gêne parfois et la traite un peu moins bien que les autres. Sa malmenée d’amour trop. On n’a pas le droit de préférer un enfant aux autres, n’est-ce pas ? Pourtant lui, celle-là, oui. Il tient pour elle. Il a un faible, un penchant. Pour ne pas que ça se voit, pour ne pas que ça se sache, il se fait plus sec, plus sévère avec elle. Pourtant, ça coule en lui. Des rires, des chansons, des bêtises à mâchonner dans le cou, comme lorsqu’elle était petite. Elle est petite encore...

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