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Jean Guéhenno

Jean Guéhenno

Auteur(s) : Patrick Bachelier, Alain-Gabriel Monot

Editeur : La Part Commune

Un homme qui fut un grand témoin de son temps est aujourd’hui porté disparu. Un écrivain qui représenta l’honneur des lettres françaises des années 30 aux années 70 n’est plus lu. Cet intellectuel brillant est partiellement méconnu jusque dans sa Bretagne natale.
Il faut crever cette nuit, faire rendre gorge aux ténèbres, rappeler la vie et réhabiliter l’œuvre de celui qui toujours voulut demeurer, selon les titres de quelques-uns de ses essais, désormais ignorés, « sur le chemin des hommes », « dans les aventures de l’esprit » et « la foi difficile ». Rendre simplement la justice qu’il mérite à un penseur austère qui osa avouer un jour qu’il avait « plus souci de la dignité des hommes que de leur bonheur ». Et, ce faisant, dire à mots clairs que, comme lui, l’on croit davantage aux vertus d’un esprit qu’aux subterfuges du paraître.

15,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8441-8129-9
Extrait

Pour Jean Guéhenno
Un homme qui fut un grand témoin de son temps est aujourd’hui porté disparu. Un écrivain qui représenta l’honneur des lettres françaises des années 30 aux années 70 n’est plus lu. Cet intellectuel brillant est partiellement méconnu jusque dans sa Bretagne natale.
Il faut crever cette nuit, faire rendre gorge aux ténèbres, rappeler la vie et réhabiliter l’œuvre de celui qui toujours voulut demeurer, selon les titres de quelques-uns de ses essais, désormais ignorés, « sur le chemin des hommes », « dans les aventures de l’esprit » et « la foi difficile ». Rendre simplement la justice qu’il mérite à un penseur austère qui osa avouer un jour qu’il avait « plus souci de la dignité des hommes que de leur bonheur ». Et, ce faisant, dire à mots clairs que, comme lui, l’on croit davantage aux vertus d’un esprit qu’aux subterfuges obliques du paraître.
Jean Guéhenno naît à Fougères en 1890. C’est un Breton, Breton de l’extrême bord, un de ces Bretons déplacé dont le patronyme rappelle la petite ville du Morbihan intérieur dont sa famille est originaire. En quête d’ouvrage, son grand-père avait quitté le calvaire autour duquel il végétait dans les landes de Josselin pour venir vivre là, aux marches de la Bretagne, au Nord-Est de l’Ille-et-Vilaine.
Car en fin de xixe siècle, Fougères est une ville fort active.
À l’ombre de son château séculaire construit aux environs de l’an 1000, des usines de chaussures travaillent à plein rendement. Paysage de révolution industrielle à la bretonne. Toute une main d’œuvre venue des campagnes, des bourgades environnantes, des départements limitrophes, est ici réunie pour confectionner au profit de quelques manufacturiers des chaussures, au moindre coût.
Tout cela a disparu et, à un siècle de distance, on peine à mesurer la misère de cette classe besogneuse, rivée à la tâche quinze heures par jour.
Le père de Guéhenno, cordonnier, fabriquait des chaussures à l’usine, sa mère, piqueuse, cousait entre elles des pièces de cuir, à domicile, pour un salaire plus misérable encore que celui de son mari.
L’écrivain décrira cette condition à mots sobres : « Dès cinq heures du matin, elle était à sa machine et pédalait, jusqu’à onze heures du soir. La pauvre femme a usé deux machines, mais la troisième a eu raison d’elle. »
À l’école, le jeune Guéhenno est un excellent élève. Pourtant ses études seront courtes. La norme pour les enfants pauvres est le certificat d’études primaires, garant des connaissances de base, lire, écrire, compter, triptyque fondamental accompagné d’un peu d’histoire, de géographie, de sciences naturelles :
« À douze ans nous avons passé notre certificat, récité par cœur et dans l’ordre toutes les sous-préfectures de France, la date de la mort de Clovis, celle de la naissance de Henri IV, celle du mariage de Louis XIV. Comment croire que cette pacotille composait notre âme véritable ? [...] Pauvres petits bougres, tous communiés, tous certifiés, tous portant le même petit ballot de science creuse, fiers de savoir lire et faire la preuve par neuf, nous n’avions qu’à nous bien tenir ! »
« Homme révolté », Guéhenno ? La formule de Camus à la fois lui convient et ne lui convient pas. Nulle vindicte chez lui, seulement le sentiment très sûr d’une injustice comme nouée en boule dans la gorge depuis la fin de l’enfance et qui toujours cherchera à se dire, à percer les murs opaques d’une fatalité lourde.
À quatorze ans, Jean Guéhenno suit ce qu’il est convenu d’appeler le destin – en fait la représentation du destin – des enfants des classes laborieuses. Entré à l’usine de chaussures lui aussi, il est promis à être à peine moins malheureux que ses parents, employé aux écritures plutôt qu’ouvrier, mais comme eux dérisoirement rémunéré : « J’étais employé au bureau. Je gagnais vingt-cinq francs par mois. Ma mère répétait sans cesse : “Si c’est pas malheureux ! Il ne gagne pas même son pain !” Et cette parole me brûlait. Pour des choses auxquelles je ne pouvais rien, je ressentais une profonde honte. Je ne protestais pas. Je savais justes les plaintes de ma mère. L’argent manquait à la maison. Mon père était malade. Les plaintes de ma mère me décidaient parfois à aller demander au patron de l’ « augmentation ». Je me souviens de ces démarches comme des plus humiliantes et des plus courageuses de ma vie. Mon patron n’était pas un mauvais homme, non, mais il ne transigeait pas sur les principes qui fondent les bonnes maisons. Il m’eût plus facilement fait la charité d’un billet de mille francs que donné cinq francs de plus pour mon travail. En quatre ans, j’obtins vingt francs d’« augmentation », je passai de vingt-cinq à quarante-cinq francs par mois. Trois sous par heure de travail. Mes camarades de bureau n’étaient pas mieux traités que moi. Ils étaient quatre, gros garçons venus de la campagne et bons chiens du maître. Ils étaient durs. […] Ce n’était pas qu’ils fussent méchants, mais la pâtée rend triste et mauvais. Et puis je leur étais suspect. Je pense qu’ils m’en voulaient inconsciemment de cette sorte de songe dans lequel je paraissais vivre et qui faisait que si souvent j’étais comme absent au milieu d’eux3. »
« Cette sorte de songe », c’est la nouvelle existence, clandestine, de Jean Guéhenno. Horrifié par ce qu’il nomme sa « basse vie » et encouragé par un camarade un peu plus fortuné, Marcel Allardin, fils du professeur de mathématiques du collège, il va désormais vivre deux vies, que tout sépare. La première, nauséabonde, à l’usine, la seconde, merveilleuse, consacrée à l’étude et à la lecture, la nuit, entre neuf heures et deux heures du matin. Génial autodidacte, servi par une intelligence prodigieusement sensible et une volonté sans faille, Jean Guéhenno adolescent part chaque nuit à la découverte d’un monde enchanté duquel il pénètre peu à peu le sens. Un monde neuf qui ne l’avait jusque-là ému que par ses mystères et dont il n’avait connu que les fatalités. Arc-bouté contre sa condition, il lutte corps à corps avec les livres pour conquérir une parfaite émancipation intellectuelle. Car les livres, écrira-t-il encore au crépuscule de sa vie sont les seuls « outils de liberté » qui vaillent.
Qu’importent alors les reproches de sa mère déplorant une « ruineuse consommation de chandelles », ce mauvais enfant travaille d’arrache-pied. Le voici candidat libre au baccalauréat. C’est en 1907, la chose est tout à fait exceptionnelle. On le remarque aux épreuves, on récompense ce garçon très « méritant » par l’octroi d’une bourse et d’une place au lycée de Rennes dans la classe qui prépare au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Il faut imaginer Guéhenno en étrange khâgneux, ignorant du latin et du grec et devant mettre encore les bouchées doubles pour compenser ses lacunes et parvenir malgré tout, en 1911, à intégrer l’École normale supérieure, sanctuaire des sanctuaires, temple de l’élitisme républicain.
La première vie bretonne de Jean Guéhenno s’arrête là. De cette Bretagne de jeune homme, il ne conservera pas un souvenir étincelant. La vie qu’il lui fut donné d’y connaître avait trop le goût de l’asservissement, du travail harassant, de l’injustice sociale. Guéhenno désormais passera la plus grande partie de son existence à Paris : « Pendant les vacances, il m’arrivait de retourner à F[ougères] pour quelques jours. J’y trouvais peu de plaisir. Notre chambre me paraissait triste. […] Aux heures où les ouvriers, mes camarades d’hier, sortaient des usines, […] je ne sais quelle inquiétude me jetait dans la rue à leur rencontre. Je marchais sans lever les yeux, sans oser seulement les regarder. Je me sentais suspect. […] L’amitié était perdue.»
Paris, donc. Les meilleurs esprits du temps sont là : les camarades de promotion de Guéhenno se nomment André Vaillant, André Durkheim, Jacques Desjardins, Maurice Genevoix. La même année, Alain-Fournier, admissible, échoue à l’oral et se console en écrivant Le Grand Meaulnes, livre dont Guéhenno dira qu’il avait « la couleur de [ses] pensées ».
Fidèle à sa ligne modeste, le jeune homme ne tire pas excessive vanité de son succès, il savoure surtout le plaisir de pouvoir désormais se consacrer à la lecture et à la pensée, à temps plein. Il l’écrit comme naturellement : « L’enchantement que […] je subissais fut à son comble. […] Je savais gré aux livres de m’avoir fait riche de la seule richesse, de m’avoir permis de vivre une autre vie que celle qu’on gagne5.»
L’ambition d’une carrière ne l’obsède pas non plus. Voué, dit-il, à être professeur, c’est-à-dire un assez pauvre bougre chargé de répandre l’esprit et de perdre ses cheveux dans quelque province, il songe à l’avenir sans trouver en lui ce qu’il appellera
« le sentiment d’un désastre qui vient ». En attendant, il a choisi sa voie et, tout à sa foi, s’imagine déjà comme un délégué des pauvres venu à la grande ville et à ses lumières pour voler le feu de la vérité et de la justice et l’emporter chez les siens.
C’est alors que le vieux monde va être englouti. 2 août 1914 : Mobilisation générale. Des millions de Français, campagnards souvent, montent dans le train qui les conduit à la guerre. De toutes les provinces, ils convergent vers l’Est, vers le front. Ceux de Bretagne ont parfois conservé leur costume traditionnel. Ils auront toute la guerre pour le perdre.
Le sous-lieutenant Guéhenno montera lui aussi dans un de ces trains, direction Ypres, où, au plus fort des offensives, quatre obus tombent au mètre carré.
Partir à la guerre. À la gare, « les gens vous souriaient comme s’ils vous connaissaient et devaient vous revoir bientôt. […] Les jeunes filles à qui, en d’autres temps, il eût fallu voler des baisers, vous en envoyaient, ce matin-là, du bout des doigts par ribambelles, vous assuraient, par quelles œillades, qu’elles attendraient, qu’elles attendraient ».
L’arrivée à la tranchée où la guerre « traîne son corps de monstre » est pour tous ces jeunes gens la rencontre avec l’inhumain. Une génération va être fauchée, campagnards et ouvriers dont on a fait les hommes de troupe, instituteurs promus sous-officiers (un instituteur sur deux va mourir au combat), étudiants devenus sous-lieutenants qui les mènent et sortent les premiers des tranchées sous la mitraille. Tous vont subir dès l’automne 1914 des pertes énormes, impensables. « À la fin d’octobre 1914, écrit Guéhenno, presque tous mes camarades étaient morts. » Le normalien détestera la guerre de toute son âme, de toute son indignation atterrée et impuissante. Il n’aura pas, publiant en 1934 son Journal d’un homme de 40 ans de mots assez durs pour les « va-t-en guerre » de ce temps-là qui faisaient bon marché de « la mort des autres » – titre qu’il donnera à un autre livre plus tardif consacré au conflit.
Pas d’admiration non plus pour les survivants ou les rescapés dont il est : « Presque tous, de quelque manière, à quelque instant, se sont préservés. […] Qu’ils ne fassent donc pas aujourd’hui les fiers et ne jouent pas les héros ! […] « Ancien combattant »”, pour personne cela ne saurait être un titre de gloire ; c’est seulement une charge, peut-être un titre à la pitié. »
En mars 1915, Jean Guéhenno est touché par une balle à la tête, partiellement amortie par la visière rigide de sa casquette. La blessure toutefois est grave. Il est évacué, soigné, guéri tant bien que mal. Cette blessure lui sauvera la vie. Il ne connaîtra plus le front, se rendant tous les trois ou quatre mois au conseil de révision pour y être déclaré inapte, car « ce monde était si ordonné, si rationnel qu’on y était d’autant plus sûr de vivre qu’on s’y portait plus mal ».
La fin de la guerre marque le retour à la vie normale. Mais le traumatisme du conflit est immense. Furieux contre un monde de vieillards durs et bornés qui a mené toute une jeunesse à la mort ou à la mutilation, et se sentant lui-même âgé par rapport aux générations trop jeunes pour avoir combattu, il peine à retrouver ses marques. Car l’ancien monde est bien mort. C’est le temps des bilans. Renonçant au professorat, son condisciple Maurice Genevoix publie ses récits de guerre, Ceux de 14, et se lance dans une carrière littéraire prometteuse.
Guéhenno est alors un jeune intellectuel en retrait. Assommé par la violence de la guerre, il paraît attendre son heure, son œuvre. Il ne sera pas un écrivain très précoce. Peu importe. Ce qui compte n’est pas forcément ce qui s’écrit mais ce qu’un homme emmagasine, en trente ans, de la misère de l’enfance à la misère de la guerre, en passant par la brève parenthèse illuminée de l’École normale supérieure.
Pour l’instant, vieil étudiant, il termine ses études si fâcheusement tronquées par la guerre. Il sera professeur de lettres. Un professeur hanté, nourri de la sève des grands textes, transmettant avec un humble orgueil toute la pensée et tout le sel de la langue. Son œuvre publiée ne sera d’ailleurs qu’une manière plus large d’être un éveilleur, un passeur de sens et de sons, par la magie demeurée intacte des mots. Aimant profondément son métier, jusque dans sa relative obscurité, le professeur Guéhenno sera, aux lycées de Lakanal, Henri IV et Louis-le-Grand un maître inoubliable, talentueux, chaleureux, et un admirable pédagogue.
Le cheminement vers l’écriture se fait du coup avec aisance. En 1928, Bernard Grasset publie Caliban parle, son second essai. Quel beau titre ! Né peuple, éternel manœuvre, homme de toute peine, Caliban est l’âme fruste et muette dont chacun se moque, l’ignare juste bon à trimer de ses mains durcies. Face à lui, Prospero est le symbole des grâces de l’esprit, de la culture savante, du langage maîtrisé, de toutes les ressources du logos qui servent à convaincre et à séduire.
Caliban parle est un acte de foi. Pesant encore, le silence en l’homme le plus démuni peut se métamorphoser en parole. Encore faut-il qu’une perche soit lancée, école, éducation, pour suppléer ce qui ne fut pas offert par le truchement d’une famille fortunée, d’une inscription sociale et culturelle favorisée. Car parler, s’emparer du langage, c’est être enfin convié aux débats des maîtres du monde leur dérober un peu de leur pouvoir suspect, veiller à ce que leur maîtrise du verbe ne serve pas uniquement leur avancement propre.
Tel sera, de livre en livre, « l’évangile éternel » de Guéhenno. Lisons encore ces mots si clairvoyants de 1962 : « Je suis plus sûr que jamais du droit [de Caliban] de prétendre qu’on reconnaisse enfin en lui l’homme même. La cause de Caliban […] est une cause éternelle […]. Le problème politique et social me paraîtra toujours de faire en sorte que les hommes, quels qu’ils soient, où qu’ils soient nés, ne subissent pas seulement leur vie, mais qu’ils soient mis, chacun, autant que cela lui est possible, en mesure de la penser, dût cette réflexion sur eux-mêmes être triste et faire d’eux des révoltés. Ce n’est que cette révolte qui fait le mouvement du monde et de l’humanité. »
La publication du Journal d’un homme de 40 ans en 1934, ira à nouveau dans le sens de cette exigence et de cette lucidité. Dès 1933, l’essayiste s’inquiète du « bruit des lourdes bottes frappant l’asphalte » et des ces « troupeaux d’hommes qui ne veulent qu’être conduits [et] ne se demand[ant] pas, ces moutons, ce qu’est le berger, un tyran ou un imbécile, ni où il les mène, au pacage ou à la boucherie. Qu’opposer à ce débordement de souffrance et de sottise ? Il vous emporte et l’on se prend à sourire du pauvre homme encore raisonnable que l’on s’efforce d’être. N’importe ? Continuons, et que l’humble bon sens nous guide ».
Toutes les années 30 seront pour Guéhenno une période d’intense activité intellectuelle. Professeur, essayiste, mais encore journaliste passionné, rédacteur en chef de la revue Europe, puis de l’hebdomadaire Vendredi, il est un des intellectuels de gauche incontournable de cette décennie. Non communiste, il croit cependant, avec une part de naïveté qui prête aujourd’hui un peu à sourire, aux bienfaits de la révolution russe et à l’exemple contagieux de ces bolcheviques qui depuis 1917 n’ont pas selon le mot connu « cessé de se comporter sérieusement avec leur rêves ».
Vient l’autre guerre. Guéhenno aura un comportement admirable, aux antipodes de la collaboration ou de la prudente réserve de bien des littérateurs. L’admirable Journal des années noires, tenu au jour le jour pendant l’Occupation, dit l’âpre lutte de celui qui a été d’emblée, dès le premier jour, un authentique résistant. 22 juin 1940 : « Je ne veux rien écrire ici de ces hommes gris que je commence à croiser dans les rues. C’est l’invasion des rats. » L’Occupation sera aussi pour Guéhenno une manière de renouer avec la Bretagne où il se rend de temps en temps pour échapper à la rigueur du rationnement à Paris. À rebours de bien des intellectuels parisiens qui le déçoivent ou l’indignent pour leur collaboration avec l’occupant, il apprécie la fierté des Bretons, le refus du plus grand nombre d’accepter le joug nazi. 17 septembre 1941 : « J’ai fait un tour en Bretagne pour changer d’air… et à la recherche de provisions, car la vie est ici de plus en plus misérable. […] Je suis allé à Camaret, à Brest, à Saint-Brieuc, à Fougères. […] Quand j’allais l’oublier, soudain le soldat gris se retrouvait devant moi, avec son fusil et sa mine de barbare imbécile et tout-puissant. […] Les marins de Camaret se moquent ouvertement de lui. Les paysans de l’intérieur restent impénétrables. Il s’en ira comme il est venu, il n’aura fait qu’un long voyage absurde. »
Le 1er août 1944, l’ouvrage clandestin Dans la prison est publié aux Éditions de Minuit. Guéhenno a pris le pseudonyme de Cévennes, s’inscrivant ainsi dans la tradition des écrivains résistants inaugurée par Jean Bruller – Vercors – avec son Silence de la mer.
Les années d’après-guerre sont le temps de la consécration et des honneurs. Promu inspecteur général des lettres, l’écrivain lutte pour faire accepter l’idée, jusque-là incongrue, d’une licence de lettres modernes (et des concours d’enseignement qui la prolongent) qui n’exigent pas des lauréats la maîtrise du grec, mais davantage peut-être de connaissances en littérature française.
C’est encore le temps d’écriture d’essais consacrés aux auteurs les plus admirés, Rousseau, Goethe, Hugo, Jaurès et Chateaubriand bien sûr par « consanguinité » bretonne. L’ancien employé à vingt-cinq francs par mois devient académicien en 1962. Seuls les « événements » de mai 1968 paraissent le prendre de court. Le révolutionnaire doux a vieilli et l’impatience échevelée de Dany le Rouge et de ses camarades, cette hâte qu’ils ont à desceller les autorités, à déboulonner la vieille Sorbonne le laisse interdit. À ce sujet, il évoque alors sa tristesse, son désarroi, mais aussi sa colère dans la préface de Caliban et Prospero publié l’année suivante. À 78 ans, il n’est visiblement plus tout à fait en phase avec la jeunesse. Xavier Grall le fustigera alors, écrivant dans la revue Sav Breizh : « On sait que cette vieille baderne donne à bon compte dans l’humanisme. C’est un humanisme respectable mais d’autant plus vain, douillet et au bout du compte exécrable qu’il a quelque chose de radical-socialiste. On sait ce que cela a pu donner […] pour la Bretagne – puisque Guéhenno a chipé le nom de l’un de nos plus beaux calvaires et qu’il se dit Breton – ce régionalisme pleurard grâce auquel il se trouve en bonne compagnie dans les stalles, avec Monseigneur Henri Queffélec. […] Il y a des vieillards qui n’ont décidément pas le temps de mourir.

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