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La Vie de Merlin

La Vie de Merlin

Auteur : Geoffrey of Monmouth

Editeur : La Part Commune

Voici un portrait original, insolite et même parfois inquiétant d’un Merlin prophète, qui maîtrise le langage des animaux, se montre expert en astrologie et orchestre de saisissantes scènes telle son arrivée à la cour à la tête d’un troupeau de cerfs. Il propose au lecteur plusieurs devinailles dont celle du mendiant assis sans le savoir sur un trésor ou celle, plus captivante encore , de la triple mort pour un même enfant.
Simple récit d’aventures, conte initiatique dans la forêt de Brocéliande ou redécouverte d’un texte ancien : toutes les lectures sont autorisées et ce Merlin primitif, au charme énigmatique laisse flotter autour de lui l’espoir d’une clé inaccessible qui se laisse approcher sans jamais se révéler.

13,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8441-8135-0
Extrait

Je vais raconter la folie et l’histoire plaisante de Merlin le prophète. Toi, Robert, gloire des évêques, veille sur mon poème en guidant ma main. Nous savons en effet que la connaissance a répandu sur toi son nectar sacré et a fait de toi un esprit éclairé dans tous les domaines, de sorte que tu peux servir d’exemple à tous, guide et protecteur du monde.

Montre-toi donc favorable à mon entreprise et daigne regarder mon prophète avec plus de bienveillance que ne l’a fait récemment un autre, ton prédécesseur immédiat, toi qui es promu à cette fonction en vertu d’un honneur bien mérité.
Car le fait est que tes mœurs, ta vie irréprochable, ta naissance, la nécessité du moment, le clergé et le peuple, tout réclamait cela : aussi l’heureuse contrée de Lincoln est-elle au comble des honneurs. Je souhaiterais que tu réserves un accueil favorable à un poème digne de toi ; mais je crains de ne pas suffire à la tâche, même si Orphée, Camerinus1, Macer1, Marius1 et Rabirius à la forte parole, tous pouvaient chanter par ma voix en compagnie des Muses. Quant à vous, Camènes2 habituées à chanter avec moi, joignez-vous à moi pour que nous racontions ce que j’ai annoncé et faites résonner la cithare.

Ainsi, durant des années et sous de nombreux rois, Merlin le Breton était célèbre dans le monde entier. Il était roi et devin ; il régnait sur les fiers peuples des Démètes3 et chantait à leurs chefs les événements à venir. Or il arriva pendant cette période qu’un conflit éclatant entre plusieurs des nobles du royaume et que des populations innocentes voient leurs villes ravagées jusqu’à la dernière pierre à cause d’une guerre sans merci. Le chef des Vénètes4, Pérédur, faisait campagne contre Guennolé, qui régnait alors sur L’Écosse.
Déjà le jour fixé pour l’assaut est venu ; les généraux se tiennent debout sur la plaine, les troupes des deux camps se livrent bataille, se jettent avec une même rage dans une tuerie bien digne d’inspirer la pitié.
Merlin s’est rendu au combat en compagnie de Pérédur, et de Rodarchus, roi des Cumbres, tous deux d’une grande cruauté. Les ennemis massacrent de leurs glaives odieux tous ceux qui se trouvent sur leur chemin. Les trois frères du roi Pérédur, qui l’ont suivi au cours des combats tuent sans relâche leurs adversaires et déciment leurs troupes : et là, alors qu’ils luttent avec ardeur au milieu des rangs ennemis pour y parvenir, les voilà qui tombent soudain, touchés à mort tous les trois. Lorsque tu vois ce terrible spectacle, Merlin, tu te lamentes, tu mêles tes plaintes désespérées à celles de l’armée et tu laisses résonner ces hurlements de douleur :
« Le sort funeste a-t-il pu se montrer cruel envers moi au point de m’enlever des compagnons si nobles et si valeureux, eux que redoutaient il y a un instant encore tant de rois, tant de royaumes lointains ? ô mystérieux destin des hommes qui toujours inscrit la mort au coeur de leur vie, les pique d’un dard invisible et chasse de leur corps une vie misérable ! ô jeune gloire, qui donc maintenant se dressera en armes à mes côtés et repoussera avec moi les chefs venus pour me nuire et les troupes prêtes à se jeter sur nous ? Hardis jeunes gens, c’est votre audace qui vous a dérobé vos belles années et votre douce jeunesse. Vous qui, tout à l’heure encore, parcouriez en armes nos bataillons et terrassiez les ennemis qui surgissaient de partout devant vous, maintenant vous gisez sur le sol couverts d’un sang vermeil ».

C’est ainsi qu’au milieu de ses troupes, il s’abandonne à ses lamentations entre-coupées de sanglots et pleure la mort de ses trois frères. Les combats effroyables se poursuivent sans répit ; les armées chargent, l’ennemi tombe, frappé par l’ennemi ; de tous côtés le sang coule à flots ; de part et d’autre on ne compte plus les morts.
Mais à la fin, les Bretons, après avoir rappelé leurs troupes dispersées, se regroupent tous et dans un même élan se ruent sur les troupes adverses, les prennent d’attaque et les terrassent en leur infligeant quantité de blessures. Ils n’ont de cesse de leur avoir fait tourner bride, forcées qu’elles sont de prendre la fuite dans le plus grand désordre. Merlin rappelle ses compagnons du combat, leur recommande d’ensevelir ses trois frères dans trois chapelles séparées, pleure leur mort et ne cesse de répandre des larmes.
Il couvre ses cheveux de cendres, lacère ses vêtements, et se roule alors en tous sens à même le sol. Pérédur ainsi que les nobles et les autres chefs essaient de le calmer mais il ne veut rien entendre, ni consolation, ni supplication.
Trois jours se sont écoulés, durant lesquels il a sangloté sans répit et refusé toute nourriture, tant est profonde la douleur qui le consume.
C’est alors qu’il est saisi d’un étrange accès de folie tandis qu’il lance à tous les échos ses plaintes désespérées. Il s’éloigne à la dérobée, s’enfuit dans la forêt en veillant à n’être aperçu de personne et pénètre dans les bois. Là, il se réjouit d’être enfin à l’abri sous les ornes et observe avec émerveillement les animaux en train de brouter l’herbe du sous-bois. Tantôt il en poursuit un, tantôt il en dépasse un autre à la course ; il se nourrit de racines, il se nourrit de plantes, il se nourrit des fruits des arbres et des mûres du roncier. Il se transforme en homme des bois, tout comme s’il était venu au monde au coeur même de la forêt.
Dès lors, durant tout l’été, ignoré de tous, oublieux de soi et des siens, il se retranche, dissimulé dans les bois comme les bêtes sauvages. Mais lorsque vient l’hiver qui emporte les plantes et tous les fruits des arbres, qu’il ne reste plus rien pour assurer sa subsistance, il se lamente sur un ton pitoyable :

« ô Christ, Dieu du ciel, que vais-je faire ? En quel lieu du monde pourrai-je me réfugier alors que je ne vois pas la moindre pousse pour me nourrir : ni herbe sur le sol, ni gland dans les arbres. Il y avait ici des pommiers inépuisables qui donnaient chacun trois, quatre et sept fois des fruits : ils n’y sont plus maintenant. Ces arbres, qui donc m’en a privé ? Où ont-ils disparu soudainement ? Tantôt je les vois, tantôt non. C’est ainsi que le destin m’est hostile, lui qui me contraint à m’en souvenir alors que selon son bon vouloir il me permet ou m’empêche de les voir. Tantôt ce sont les fruits qui me manquent, tantôt tout le reste aussi. Les bois se dressent sans feuilles, sans fruits. Et je souffre doublement maintenant que je ne dispose plus, ni de leur feuillage pour m’abriter, ni de leurs fruits pour me nourrir. L’hiver les a emportés un à un, ainsi que le vent violent avec ses rafales de pluie. Même si par miracle je découvre quelques racines en grattant le sol, les porcs gloutons et les sangliers voraces accourent pour me voler cette maigre pitance que j’arrache à la terre.
Toi, loup, cher compagnon, toi qui as l’habitude de sillonner avec moi les sentiers écartés des sous-bois et de parcourir en tous sens les bocages, c’est à peine s’il te reste la force de longer les pâturages : la faim impitoyable t’a, tout comme moi, privé de tes forces. C’est toi le premier de nous deux qui as habité ces forêts ; c’est à toi que le grand âge a d’abord blanchi le poil et pourtant toi non plus tu n’as rien à te mettre sous la dent ni ne sais où te procurer quelque nourriture. Et c’est ce qui m’intrigue, alors que les bois regorgent de chèvres sauvages et d’autres animaux que tu pourrais capturer. Peut-être l’odieuse vieillesse t’a-t-elle privé de tes forces et rendu incapable de bondir. La seule liberté qui te reste, c’est que tu emplis l’air de tes hurlements et que, couché sur le flanc, tu étends sur le sol tes membres fatigués ».

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