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Poèmes en prose

Poèmes en prose

Auteur :

Editeur : La Part Commune

Le point de départ de ces douze proses d’une férocité ardente, parachevées par un implacable épithalame était un commentaire des douze figures zodiacales gravées par le peintre Eugène Grasset. Bloy l’avouait lui-même : « Je suis un traditionnel, un homme d’autrefois. » Et cet étonnant bestiaire bloyen s’inscrit pleinement dans la tradition des mystères médiévaux, que Remy de Gourmont et Alfred Jarry avaient fait revivre dans leur inégalé Ymagier

Stigmatisé comme un chrétien forcené par ses détracteurs, sans doute pas assez solides pour encaisser les coups de ses vociférations géniales, l’univers de Léon Bloy, par la richesse hallucinée de ses images, est malgré tout plus proche de celui de Jérôme Bosch que de Paul Claudel et Charles Péguy.

13,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
96 pages
ISBN : 978-2-8441-8188-6
Extrait

Lamentation de l’épée

La première fois que l’Esprit du Sabaoth parla de moi, ce fut pour que les hommes n’oubliassent pas qu’on m’avait vue tout en flammes au seuil de l’éden perdu.

J’étais, en cet ancien jour, une épée de feu dans la main de feu du Chérubin qui gardait par moi le sentier de « l’Arbre de vie ».

La Famille Humaine s’enfuyait sous l’épouvan-table ironie de Dieu, à travers les épines d’un monde inconnu, désormais ensemencé de malédictions, où les gigantesques animaux — hostiles déjà — la regardaient s’enfoncer.

Ah ! on était, alors, de tristes Dieux, bien étrange-ment dénués. On agonisait de jeunesse, et l’inexpé-rience de la Douleur correspondait, en ces deux êtres qui devaient tout enfanter, aux lassitudes inexpri-mables des derniers temps à venir de l’Humanité.

Il est probable qu’on ne rêvait pas beaucoup dans des crépuscules de cet exil. Les monts et les fleuves d’avant le Déluge étaient vainement prodigieux et les plateaux étalaient en pure perte leurs végétations emphatiques.

Le soleil avait pâli pour toujours et l’immense tristesse de l’Orgueil était accroupie sur la Création.

On se souvenait trop du Paradis et on se souvenait trop de moi.

Un jour, enfin, longtemps après le premier Meurtre, exécuté je n’ai su comment, il arriva qu’un terrible garçon sorti de l’Homme à la main sanglante forgea quelque chose de resplendissant qui me ressemblait.

Le Jardin de Volupté n’ayant existé que dans la mesure de l’humaine convoitise des Cieux et le Chérubin se lassant de préserver un symbole qui ne menaçait plus la nostalgie d’aucun exilé, je reçus la permission d’incorporer ma brillante image et d’aller ainsi par toutes les Vallées de la Mort, comme l’attestation du Châtiment et le rappel divin des Extases.


*

**


Aussitôt je devins la Guerre, et mon redoutable Nom fut partout le signe de la Majesté.

J’apparus l’instrument sublime de la providentielle effusion du Sang et, dans mon inconscience merveil-leuse d’élue du Destin, j’épousai, le long des siècles, tous les sentiments humains capables de l’accélérer.

La Colère, l’Amour, l’Enthousiasme, la Cupidité, le Fanatisme et la Démence furent servis par moi d’une façon si parfaite que les histoires ont eu peur de tout raconter.

Pendant six mille ans, je me suis soûlée sur tous les points du globe, de massacres et d’égorgements.

Il ne m’appartenait pas d’être juste ou d’avoir pitié. Il suffisait que je fusse indiciblement sainte par ma Vocation et que j’aveuglasse de tant de larmes les yeux des mortels pour que les plus orgueilleux en vinssent à tâtonner humblement du côté du ciel.

J’ai tué des vieillards qui ressemblaient à des palais de la Douleur, j’ai tranché les mamelles à des femmes qui étaient comme la lumière et j’ai percé des petits enfants qui me regardaient avec les yeux des lions mourants.

Chaque jour, j’ai galopé sur le Cheval pâle dans l’avenue des cyprès qui « va de l’utérus au sépulcre », et j’ai fait une fontaine de sang de tout fils de l’homme qui se trouvait à ma portée.

Si je n’ai pas frappé Jésus, c’est que j’étais trop noble pour Lui. J’étais trop auguste pour qu’il accep-tât la mort que je donne.

C’était bon pour ses Apôtres et pour ses Martyrs, pour ses Vierges et pour leurs bourreaux qui péris-saient à leur tour. Je n’étais pas ce qu’il fallait à cet agneau de l’Ignominie.


*

**


J’ai sans doute le droit d’être fière, car je fus passionnément adorée. étant la messagère ou l’acolyte du Seigneur Très-Haut, jusque dans l’appa-rente iniquité de mes voies, on s’aperçut bien que j’accomplissais une besogne divine, et il vint un jour où l’héroïsme occidental me donna précisément la forme sacrée de l’instrument de supplice qui m’avait été préféré pour la Rédemption.

Le monde alors fut en extase pour ma beauté. Les chrétiens adolescents rêvèrent de moi, je reçus le dernier baiser des monarques agonisants, les conquérants treillissés de fer s’agenouillaient en me regardant et des continents furent ensanglantés de la prière dont j’étais l’inspiratrice.

Lorsque l’enthousiasme de la Croix s’éteignit, je condescendis à l’investiture de ce que les Hommes appelaient l’Honneur, et, dans cet abaissement, je parus encore assez magnifique pour qu’un jour, l’Europe entière se précipitât aux pieds d’un seul Maître qui m’avait placée dans l’ostensoir de son cœur.

Assurément, il ne priait pas, cet Empereur de la Mort, mais, quand même, je répandais, à l’entour de lui, l’œcuménique oraison du Sacrifice et du Dévouement, — la terrible oraison rouge qui se vocifère dans les abattoirs de peuples.

Ah ! ce n’était pas aussi grand que le passé ! mais qui dira combien ce fut beau ? J’en sais quelque chose, moi l’épée, dont il est écrit que je dois tout dévorer à la fin des fins !

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