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Une boucle d'oreille pour Jacob

Une boucle d'oreille pour Jacob

Auteur : Charles Madezo

Editeur : La Part Commune

Ce petit livre raconte d’une manière naïve et perverse l’histoire de Jacob, le petit-fils d’Abraham. Une histoire moderne qui, par un regard peu conventionnel, ressuscite Jacob et lui donne toute sa dimension d’homme avec ses ambitions terrestres, ses tricheries et ses faiblesses, son amour des femmes et, peut-être, des tendances sexuelles largement ouvertes révélées par l’ange dans la nuit de Yabok.
Une histoire où s’entrecroisent le personnage mythique et un Syrien contemporain chez qui Jacob semble s’être réincarné trait pour trait, caractère pour caractère.
S’y révèle aussi une tentation de Jacob lors de son voyage vers sa fiancée Rachel : une envie soudaine d’aller vers la mer pour s’embarquer au port de Tyr ou de Sidon, option qui eût considérablement changé la face du monde.

13,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
124 pages
ISBN : 978-2-8441-8189-3
Extrait

J’ai rêvé de Jacob, le petit fils d’Abraham. Il s’était fait marin. Alors j’ai lu la Bible, l’histoire de ce berger retors qui dupe son père, son frère et son oncle avant de devenir sage et de se proclamer, par le truchement d’un Dieu assez arrangeant, le père d’un peuple élu pour les siècles des siècles. Une vie de banals faits divers, cadastres, héritages, trom-peries et erreurs de casting dans les mariages, avec ce personnage étrange de Yaweh que Jacob convoque quand ça l’arrange. Mais Jacob m’a plu malgré ses défauts. Et j’ai vraiment regretté que, se pliant à mon rêve, il n’ait jamais connu l’étendue de la mer.
Et puis, quelque part en Syrie, pas très loin du gué de Yabok, là où le berger a lutté avec l’ange, j’ai rencontré Jacob Ghenoun, un autre Jacob, attachant et retors. Le même. Un clone. Encore un gardien de troupeaux, un terrien préoccupé par l’assèchement de ses pâturages.
J’ai bien aimé les deux Jacob, celui du Livre et celui avec qui j’ai travaillé tout un an. De vrais hommes que la vie a fini par rendre sages. Mais il leur manquera toujours, malgré la pressante invi-tation de l’ange, d’avoir porté à l’oreille sa boucle d’or, et, franchissant la montagne, osé prendre la mer.
Sans autre fil d’Ariane que ce regret, je me suis fait le chroniqueur naïf des voyages de Jacob, et, prolongeant mon rêve, je l’ai suivi dans ses inter-minables transhumances entre l’Euphrate et Canaan.
C’est donc un autre Jacob qui fit pour moi le lien entre celui de la Bible et ma propre histoire. Comme si l’antique berger s’était réincarné sous son propre prénom sur les lieux mêmes où il avait autrefois erré. On m’avait donné ce nom, Jacob Ghenoun, et je m’étais mis en tête d’aller le ren-contrer dans son fief au nord de la Syrie. Depuis Damas, il fallut au taxi dix heures de route pour atteindre Idlib, le village de Ghenoun, près du fleuve Oronte. Nous traversâmes Homs, l’ancienne Emèse où naquit l’empereur fou Héliogabale. Puis Hama, où le temps s’est arrêté entre les roues des gigantesques norias. Je sus plus tard que c’était là un tronçon du périple d’Abraham en marche vers Canaan. Sur la route, des cohortes d’ânes au pas pressé, et les camions des militaires qui, forts du droit du plus lourd, ne s’écartaient pas d’un pouce de l’axe de l’étroit ruban et contraignaient le taxi à s’arrêter sur l’accotement. Au carrefour de Maaloula, ce nid d’aigle où l’on parle encore l’Araméen, la langue d’Abraham, celle de son neveu Laban et aussi celle du Christ, les carcasses de deux de ces mastodontes d’acier empalés de front témoignaient d’un retard d’appréciation ou du défi stupide de l’un, voire des deux conducteurs. Des pierres en vrac sur l’asphalte signalaient les épaves éventrées, puis, tout au long du chemin, des fondrières, des chargements abandonnés. Ces embarras obligeaient à une grande vigilance et réduisaient la vitesse à une performance très médiocre. Mais la notion de temps devait ici être reconsidérée suivant la lente horloge des transhu-mances. Dans ces pays, on ne demande pas « Quand vas-tu à Damas ? » Mais
« Quand voyages-tu pour Damas ? » Le temps de l’acheminement devient l’essentiel, la source de l’aventure, une période ouverte où tout peut arriver. Le but, le terme du voyage chez les peuples noma-des n’est qu’une péripétie, la phase tant attendue de repos, mais où déjà on projette la prochaine étape.
Je découvrais ces contrées étranges, si proches, hors les camions déchaînés, des paysages de mon vieux livre d’Histoire Sainte. Aux collines pierreuses succédaient des versants d’oliviers, forêts de troncs secs et tordus, puis des palmeraies pous-siéreuses refermées sur leur puits. Quelques carrés de blé dur, quelques vergers s’alimentaient d’un canal millénaire. Le chauffeur m’expliqua qu’un droit coutumier antérieur aux Romains régissait l’ouverture des vannes : les règles de répartition, arbitraires et immuables, se perdant dans la nuit des temps. Et pas question de frauder, le débit en aval du canal accusait le moindre larcin. Des construc-tions surprenantes, cônes d’argile en ruches d’abeilles, évoquaient des hameaux antédiluviens. Puis des contreforts montagneux livraient, accro-ché sur les pentes, un village cobalt tant la chaux blanche des façades bleuissait violemment sur le fond d’ocre des rochers. Nous traversâmes Jéricho, dont les terrasses dominaient l’immense plaine. Et je me demandai si c’étaient ces mêmes murs qui s’étaient autrefois écroulés sous les trompettes de Josué.

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