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Le promeneur secret

Le promeneur secret

Auteur : Michel Jourdan

Editeur : La Part Commune

Michel Jourdan vit de peu. Il partage ainsi le sort d’une grande part de l’humanité sur cette Terre. L’habitant précaire des cabanes et des ermitages, l’exote secret de ces carnets de vagabondages en Grèce, aux Antilles, au Maroc, à Bali, sur une île des Caraïbes ou au Népal, subsiste avec des moyens d’infortune, entre mer et montagne, souvent dans un extrême dénuement matériel : « Tout l’été / cinq litres d’eau chauffée au soleil / suffisent pour la douche dehors ». Il dactylographie ses livres sur une antique machine à écrire achetée d’occasion au vide-grenier de la sous-préfecture locale. Plutôt que sur l’or, il roule sur un scooter déglingué, ce qui est préférable, à bien y réfléchir.
Yves Leclair

15,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
288 pages
ISBN : 978-2-8441-8192-3
Extrait

UN CUEILLEUR DE HAÏKU

« écrire ou faire le jardinage.
Débroussailler et laisser les herbes sauvages faire leur chemin. »
Soun-Gui-Kim.

Si vous cherchez dans un dictionnaire de littérature contemporaine le nom de Michel Jourdan, vous ne le trouverez pas ! Interrogez-vous alors sur la nomenclature officielle. Vous verrez bien, comme disait Daumal, qu’elle s’est toujours trompée ! Sa police veut trop régler le commerce des livres sur le sens de la circulation qu’imposent les grandes autoroutes médiatiques et financières de la communication. Plus que jamais, le despote du spectaculaire envahit nos vies et les déporte dans l’hypnose de sa contemplation. Le temps est devenu une marchandise à consommer dont le prix est inversement proportionnel à la pénurie de vraie vie possible. La zone libre se réduit de plus en plus, l’espace encore inoccupé par les hommes d’écran qui prennent la parole devient interdit aux nomades. Aussi est-il plus salutaire pour ce voyageur sans titre, de passer clandestinement en de tels territoires, comme un piéton inaperçu. Plutôt que d’être connu, en résidence surveillée, dans notre société du spectacle – le seul avantage de la célébrité étant, selon la plaisante formule de Chamfort, d’être connu de ceux que vous ne connaissez pas –, Michel Jourdan préfère être reconnu d’un petit nombre dont l’oreille libre, la feuille intérieure, malgré le bruit et les parasites ambiants sur les ondes de ceux qui veulent trop être quelqu’un, ne s’est pas trompée.
Au vrai, Michel Jourdan entend bien rester un illustre inconnu, l’un de ces innombrables passants invisibles, comme tout un chacun. Telle est la voie du Tao. Michel n’a jamais couru après les médias. Il ne croit pas en ces moulins à vent. Le contemplatif sait très bien que la vérité de parole et de vie (c’est tout un) qu’il poursuit partout comme un vagabond sédentaire sur cette planète, n’est décidément pas la manne qui intéresse la tyrannie du spectaculaire. C’est une autre notoriété qu’il vise, celle qui consiste à offrir un peu de paix et de lumière à autrui, en nos temps de guerre économique. Michel refuse toute invitation de lecture publique : il craint trop d’être confondu avec les vedettes du show-business pandémique. Pas de « tournée » donc chez cet écrivain du secret, lors de la parution d’un livre, mais loin des rapports mondains, des relations importunes, le silence, le retrait, l’attention, la concentration de celui qui poursuit son sillon, sans se retourner, tout de vigilance intérieure.
En revanche, Michel Jourdan se présente volontiers comme un ermite, d’une espèce singu-lière et même, en nos contrées postmodernes, un peu exotique : il se baptise ermite migrateur. Ses ermitages, c’est-à-dire ses espaces de retrait, de contemplation et de méditation se situent, en réalité, un peu partout dans le monde : en Haute Ariège, en Provence, en Corse, dans le Lubéron, la Drôme, mais aussi bien en Grèce, en Inde, au Népal, au Maroc, à l’île Maurice, ou sur les îles des Tro-piques, etc. Michel Jourdan se veut citoyen de la Terre. Son seul passeport, universel, est celui de la poésie, notre part commune. Voyageur avec très peu de bagages, il est partout chez lui, même si la montagne et la mer dessinent la carte, les reliefs de son Orient véritable, c’est-à-dire de son Levant, de son Matin du monde, comme le rappellent maintes missives : « rentrant ce soir de la petite plage solitaire et sauvage entourée de rochers et d’arbres – après avoir nagé longtemps et ensuite contemplé longtemps l’Océan, – le cri sauvage d’un grand héron à la nuit tombante – c’est vrai que je n’ai aucune envie de rentrer en Europe ». Dans une autre lettre où il m’envoie une photo de la petite statue en cuivre jaune du cher Milarépa, Michel me raconte qu’il loue un ermitage, c’est-à-dire deux pièces dont une petite cuisine où il « médite, écri[t], li[t] jusqu’à minuit dans le silence face aux Himalayas sous la lune et les éclairs d’orage ». Toute sa correspondance tissant une sorte d’infini haïbun (ces journaux de voyage dans l’esprit et la lettre de l’illustre poète japonais Matsuo Bashô, qui cousent prose et poésie, et réconcilient les activités quotidiennes avec la vie de l’esprit), l’ermite de Patan (c’est le nom du bourg népalais où le piéton planétaire séjourne alors) y insère cette sorte de haïku dont il est l’un des rares poètes occidentaux à vraiment saisir le visage originel : « étendant le linge sur le toit-terrasse / surpris par les neiges de l’Himalaya / sortant un moment des nuages ».
Ici et maintenant, poète est donc cet homme qui étend son linge, qui s’éveille à la beauté du monde dans la plus terre à terre des tâches domestiques quotidiennes ! Poète haïkaïste – l’homme de la Voie ordinaire, le simple passant, l’être qui passe et s’émerveille en s’effaçant, simplifié, de plain-pied dans l’Ouvert et donc l’universel.
Lisant ces trois vers d’éveil en étendant le linge, on croirait entendre un poète tch’an, un Wang Wei, Li Po ou Po Chu Yi. à y regarder de plus près, c’est là une réminiscence, du Tao Yuanming recyclé, comme si tel « présent » de l’éveil récapitulait dans l’instant l’expérience de l’Un, commune, comme un archétype, à toutes les vies ici et maintenant ou antérieures ! Michel Jourdan est depuis toujours, en effet, un immense lecteur sauvage, un grand méditant, très avisé ; le voyage et les livres sont sa seule université ; il connaît les textes des grandes traditions par cœur : bouddhisme tch’an, comme on le constate ici, la Chine et l’Inde étant les deux pôles essentiels de sa géographie existentielle hybride, mais aussi bien taoïsme, jaïnisme, Vedanta, et même soufisme ou les Pères du désert.

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