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Corps volatils

Corps volatils

Auteur :

Editeur : Editions de l'Olivier

Détachés du monde qui les entoure, Colin et Estella semblent vivre sous l'emprise des fragments perdus de leur enfance. Dans un Paris assombri par une pluie noire et apocalyptique, ils se frôlent ou s'évitent. Tandis que Colin se livre à un trafic de narcotiques, Estella mène un inquiétant jeu de piste autour de son père disparu, John Volstead. Auteur d'une oeuvre mythique, Les Narcissiques anonymes, Volstead passait ses journées à déambuler en peignoir blanc dans le sous-sol de sa maison tapissée de livres.
Comme, avant eux, André Breton, Gérard de Nerval ou Villiers de l'Isle-Adam, les deux jeunes gens dérivent dans un monde nocturne peuplé de signes que le destin semble leur adresser.

20,30 €
Vendeur : Amazon
Parution :
299 pages
ISBN : 978-2-8792-9562-6
Extrait

Mon histoire avec Tülin prend l'eau. Il n'y a rien de laid à cela, c'est même assez gracieux. À froid, dans ma mémoire, les contours de notre relation comme ceux de son visage se délaient, avec une élégance aquarelle, noyée mais lumineuse. Il ne restait déjà plus grand-chose de nous. Le sentiment cuisant d'être avec elle et d'être seul ; sa conséquence, la brûlure sur le bord de ma paume, qui semblait accéder à une existence autonome, indépendante de ma personne.
Bien entendu il ne faut pas me faire confiance, tout ce que j'en dis est faux - disons, par indulgence, diagonal. En réalité j'étais tout sauf seul en compagnie de mon brûleur à gaz, jour déclinant, fenêtre assombrie, flamme bleue dans la pénombre de la cuisine. Je sentis une mise en mouvement, poitrinaire sans être tout à fait localisable. Cela tenait du sursaut ou de la remise en marche, comme de se réveiller d'un coup.
Toujours est-il, la brûlure mit fin à quelque chose. J'avais un arrière-goût somnambulique dans la bouche et, pour la première fois, le bruit de ses pas dans le salon m'a dérangé. Excepté bien sûr qu'assise sur le canapé elle ne marchait pas, jambes croisées assez haut, nues, immobiles.
En hypocondriaque léger, j'eus l'impression que mes organes vitaux fomentaient une sécession, je guettai les forces centrifuges conspirant à m'éparpiller hors de mes limites admises. Dans la cuisine obscurcie sauf pour la fin du jour et la flamme du gaz, qui sous l'effet de la douleur avaient à peu près la même couleur, liquide et vacillante, une phrase de saint Augustin m'est revenue - où réside cette partie de l'âme qui n'est pas contenue en elle-même ? J'avais un goût sableux, pas loin des amygdales.
Je rapportai ce sédiment à Tülin, comme un chat recrache, en hommage, un lézard mort aux pieds de son maître. Elle me trouva navrant. Je lui adressai un pâle sourire, serrant de ma main valide le poignet de ma paume blessée, comme si je la retenais en place. En détournant le regard de sa mine consternée je rencontrai mon reflet dans une porte vitrée. Hébété, fantomatique, j'avais l'air plus qu'à moitié niais. Vers le centre de mon front brûlait le cercle bleu que j'avais omis d'éteindre, chaque flammèche précisément dessinée.

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