| Jean Cocteau, volume 3, le revers de la médaille De Christian Soleil Editeur : Actes Graphiques Parution le : 20 Août 2000
En brossant ce portrait de Jean Marais, Christian Soleil s'est attaqué à la tâche la plus ardue et la plus inspirée : parler du seul acteur français qui fasse corps avec son propre mythe, et qui, par une sorte de prodige accepté par tous ceux qui l'ont aimé, rejoint aussi le mythe représenté par Jean Cocteau, au point que leur cheminement se confond dans une harmonie sans défaut. Pendant des années, avec ce génie de l'improvisé qui lui est propre, l'auteur des Enfants terribles avait dessiné le visage, le corps qui le hantaient : ceux d'un demi-dieu mythologique, le poursuivant non seulement dans ses fictions, mais aussi au plus profond de ses rêves. Or, un jour, ce demi-dieu fut devant lui. Cocteau était déjà célèbre lorsqu'il rencontra Jean Marais dès avant la deuxième guerre mondiale. Mais qu'était Jean Marais ? Un adolescent poussé en graine, un garçon de Paris qui avait la gouaille, le rire d'enfance (il l'avait conservé), les humeurs, chapardeur et soupe-au-lait à ses heures. "Jeannot" avait également un instinct sûr qui le poussait vers les planches, le théâtre, lieu magique de toutes les fantasmagories. La rencontre des deux Jean, Marais étant alors figurant chez Dullin, fut un choc... "Jeannot" sut aussitôt qu'il avait rencontré un maître, un mentor si exceptionnel que, plus d'un siècle plus tard, le fait d'avoir eu un tel Pygmalion et d'avoir su s'en faire aimer restait pour lui un permanent miracle : "Il est venu et j'ai suivi. Je lui dois tout." Pendant des années, après même que Marais fut devenu son acteur fétiche, Cocteau ne cessa de penser à Jean comme un "moteur"... mais si vivant, d'énergie et de travail multiforme ! Certes, on peut contester à Marais ses qualités d'acteur, encore que... jouer du Bernard Shaw avec une comédienne aussi perfectionniste qu'Edwige Feuillère et Le roi Lear devant 2000 spectateurs au théâtre antique de Vaison-la-Romaine, ne soit pas permis au premier venu. Il faut admettre aussi que l'interprète idéal de Cocteau n'était pas exempt de tics, avec une voix de violoncelle crapuleux (disait Marcel Jouhandeau). Mais ces défauts n'étaient pas sans rappeler... les abus des tragédiens qui fascinaient justement Cocteau dans son adolescence (de Max, Lucien Guitry, Sarah Bernhardt... Une autre époque)... Ce que j'écris ici est mieux dit par Christian Soleil, dont la plume est guidée par une affection et une admiration qui sont la source de son inspiration. Déjà, il avait su ouvrir l'intimité du poète et de son fils adoptif Edouard Dhermitte. Aujourd'hui, grâce à ce kaléïdoscope d'images et ces plongées psychologiques ferventes (nous restituant un Jean Marais tel qu'il fut) Christian Soleil parachève sa trilogie. Mieux : il parvient à transformer en trinité le mythe de ces trois Etres, eux aussi parmi les plus irremplaçables du siècle que nous venons de quitter. |