La flaque grossit, enveloppe ses chaussures éculées. L’eau atteint maintenant le dessus de ses semelles. De grosses bulles éclatent à la surface. Il regarde ces myriades de geysers microscopiques et les gens qui passent à côté de lui. Le voyageur sourit à ceux qui l’observent étrangement. Ces bulles l’obsèdent. Un spectacle dont il ne se lasse pas depuis qu’il est enfant. Il n’aurait qu’un pas à faire pour se retrouver au sec sous l’abri qui l’accueillerait, mais il n’en a cure. Une forme de résistance. Encore et toujours. Il revient au pays et Paris lui a envoyé des émissaires, les plus noirs, les plus froids, les plus gris. L’homme stationne là, devant les halls de l’aéroport. Il cherche le bus qui le conduira en ville. Là, il pourra trouver un abri. Un nid pour un nouveau départ. Il revient chez lui. Mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. Le froid dans le dos, il l’a souvent connu. Pas plus tard qu’une heure auparavant, au moment de passer la douane. La peur d’être reconnu ou celle de ne plus l’être. Cette alternative arrive plus comme une déception. Comme un masque enlevé, quand dessous on ne voit qu’un étranger. Qui aurait pu le reconnaître avec ses joues creusées qu’une barbe de plusieurs jours ne peut estomper ? Ses traits maintenant accusent la perte de sa jeunesse et de son insouciance. Une cinquantaine gravement marquée. Son visage porte les nuances de toute la fatigue du monde. Des traces d’un chemin tortueux, d’un ailleurs vers un autre ailleurs, ni meilleur ni pire. Pour signer son retour, il aurait aimé que les autorités se posent la question de le voir là devant elles. Il aurait aimé les voir regarder dans un fichier, poser le doigt sur une date, sur un nom. Alors que lui n’en a plus, comme il n’a plus d’existence. Il a le droit d’errer. Un choix fait il y a vingt ans. Vingt ans pour fuir un pays qu’il ne voulait plus, avec l’assurance que la France ne voulait plus de lui non plus. Sauf pour l’arrêter, le juger et l’emprisonner pour avoir essayé de changer l’ordre établi. |