 | Algies De Sid Ali Boulaloua Editeur : Riveneuve Parution le : 5 Juin 2008
Grosse prise de tête l'autre jour avec ma femme enceinte. Vous avez peut-être entendu cette histoire du lycéen qui a pris 135 euros d'amende pour avoir craché par terre. J'ai été fort surpris de voir qu'Elle trouvait ça parfaitement normal. Pourtant, ma femme n'est pas spécialement une adepte de la répression et serait plutôt " de gauche" ". Bizarre. J'ai eu beau essayer de lui expliquer que c'était ridicule de ressortir une loi datant de Pétain, Elle n'en démordait pas. " C'est normal ", me répond-elle. Ah mais je me suis limite énervé, hein. Puis Elle est partie bosser. Et là, j'ai réfléchi. Elle blâme les parents, Elle trouve que c'est tout sauf hygiénique de cracher par terre, que " tu verras quand il y aura la grippe aviaire si tout le monde crache par terre, on est tous morts "... Forcément. Non seulement, la femme enceinte a besoin de sécurité, mais en plus, Elle se transpose sans aucun doute dans ce gamin qui crache par terre et que jamais-son-gamin-à-elle-necrachera- par-terre... Et quand le soir, Elle est rentrée et que je le lui ai dit (je ne lui épargne rien), Elle a haussé les épaules... Quand Elle fait ça, c'est que je ne suis jamais loin de la vérité. Heureusement en 2007, notre nain de jardin aura vu le jour et Elle devrait s'être détendue. Du moins, y'a intérêt... Vous imaginez, notre joli couple qui se brise à cause d'un couillon de 16 ans qui crache par terre et de deux flics trop zélés ?... :-) Ça serait nul. L'idée de recyclage professionnel du jour : expert en psychologie de bazar de la femme enceinte, moi. On appelle ça une " niche " en marketing. Un marché super ciblé. L'autre soir, je la vois ouvrir la porte de la cuisine, se diriger vers la poubelle (qui est sur la terrasse) et se pencher pour la mettre dehors. - Jane, toi attendre ! Toi enceinte ! Moi homme fort ! Moi sortir poubelle ! - Ah ok, c'est cool. En portant la poubelle, j'ai pensé à deux trucs : - " Oh p'taing ça pèse trois tonnes cette merde... mais comment fait-elle pour la porter ? " - " Tiens, c'est vrai que je passe mon temps à faire des trucs que je faisais pas avant qu'Elle soit enceinte... " J'ai commencé à me faire une liste dans ma p'tite tête. Pour récapituler : 1. Porter la poubelle dehors (je viens de démarrer, donc ça compte). 2. Porter les packs de coca en sortant de Carrouf parce que comme un gros malin, j'ai voulu faire mon djeun's. " Oué les caddies, c'est pour les blaireaux et les familles nombreuses, moi je préfère slalomer entre les rayons ". 3. Porter tous les trucs à descendre du second au premier ou du second au rez-de-chaussée. Ou du premier au rez-de-chaussée (il faut dire qu'Elle s'est cassée la figure dans les escaliers il y a un an et que depuis, Elle fait moins la maligne... une longue histoire). 4. Porter tous les trucs à monter aussi. 5. A cause de sa chute dans les escaliers, quand on descend à deux, je me suis rendu compte que je me mets machinalement devant Elle. Moi rattraper toi si toi tomber, Jane. 6. Pareil quand on monte à deux. Là, je me mets derrière Elle (bah oui, réfléchissez... la gravité aidant, Elle va pas tomber en avant). Toi pouvoir tomber sereinement, Jane. Moi être paré à tout accident. Elle, en échange, Elle porte notre enfant. J'ai l'air fin, moi, avec mes packs de Coca. Par contre, n'idéalisez pas, hein. Le repassage, je ne fais toujours pas. Non seulement j'en suis incapable, mais en plus, je n'ai pas la patience d'apprendre. Et pour finir, ça me gave. Bah oué hein. C'est pas parce qu'on est enceints qu'on va changer radicalement. C'est un peu comme si Elle allait d'un coup se mettre à me battre à Pro Evolution Soccer 5... n'importe quoi, vraiment. Cher Monsieur le Directeur Marketing de Pampers, je voulais par ce petit billet te signifier toute mon admiration. En tant que professionnel de la communication et du marketing, je suis carrément baba par les efforts que vous faites chez Pampers pour " créer du sens " (jargon de marketeux) chez les futurs parents avant même la naissance de leur progéniture. Jusqu'ici, tu n'avais réussi qu'à convaincre ma chère et tendre. Un p'tit dépliant par-ci en sortant de la gynéco, un site internet fort bien fichu, une newsletter qui joue les Mme Irma et qui rassure ma p'tite femme. J'étais déjà impressionné par tout le bien que vous apportez à mon foyer, d'autant plus que la grossesse, c'est pas forcément un moment rock'n roll. Mais là, Mr Pampers, tu viens de m'avoir. L'autre jour, Elle revient de son premier rendez-vous à la maternité avec une valisette en carton. Signalons au passage que cette saleté de valise a dû être conçue pour n'être ouvrable que par les femmes enceintes, parce qu'en bon futur papa curieux, j'ai essayé de l'ouvrir... et c'est impossible. Je sais que j'ai les mains carrées, mais là, quand même. Bref. Elle l'a donc ouverte hier soir, en a décortiquée soigneusement le contenu. A tout épluché, a récupéré des tas de coupons. Et en a extrait un CD. Ce soir, alors que je bossais à mon bureau, Elle vient s'asseoir tranquillement à côté de moi. Elle ne fait jamais ça. La dernière fois, c'était pour m'annoncer qu'Elle était enceinte. J'me suis dit : " Ça y est, Elle va m'annoncer qu'Elle en attend un deuxième ! " Une seconde et demie plus tard, j'ai réalisé - quel con - que ce n'était pas possible. Je m'imaginais déjà en train de gérer deux blogs futur papa, là, ça devenait carrément un boulot à plein temps. Elle me sort un CD de je ne sais où, un CD tout vert. Les sons avant la naissance - Découvrez ce qu'entend votre bébé avant sa naissance. Avec un p'tit logo Pampers en bas. Le CD est donc une compil... non pas des NRJ Music Awards, mais de quelques fameux morceaux de musique classique. Après chaque morceau, on entend quelques secondes de la façon dont entend le bébé à l'intérieur du ventre de sa mère. Et ben... c'est con hein, mais pour un mec, c'est presque aussi émouvant que de voir la première écho. D'ailleurs, cher Mr Pampers, je pense que tu l'as fait exprès, espèce de canaillou. Un jour, t'as dû arriver à une réunion avec ton staff marketing et dire : " Bon, les cocos, les chiffres sont formels : les pères poussent de plus en plus le caddie et font donc désormais partie intégrante du processus d'achat des couches. On a fait un joli boulot sur les futures mères, mais on doit trouver un truc qui va scotcher les papas et les transformer en prescripteurs puissants " (là encore, du jargon). Et là, Mr Pampers, t'as tout compris. Pour sensibiliser les futurs papas, faut les impliquer dans la grossesse. Bravo. Bah oui, t'as gagné. C'est décidé. J'écris ces lignes tout en écoutant ton CD et j'ai pris une décision solennelle : mon fils ou ma fille fera caca (dur-mou-vertodorant- tout nickel) et/ou pipi (... euh... jaune ?) dans des couches Pampers. Euh, dis, Chérie, t'es d'accord ?... Hein, dis ? "
Algies est un des plus beau livres sur l'univers magique de l'enfance jamais écrit. Toute la première partie du livre est consacrée à sa vie dans l'Alger des années cinquante, aux pires moments de la guerre d'Algérie et qui apparaît ici vue à travers les yeux d'un enfant de six-sept ans comme un monde enchanté. Les souvenirs s'exhalent comme des parfums : chaque réminiscence est comme une odeur - on pense à ce que dit Proust des souvenirs qui ont les couleurs de certains mots -, mais aussi qui sont comme ces petits flacons, qui, débouchés, exhalent leur odeur suave et particulière. Le monde de l'enfance de Sid'Ali est un monde de femmes : elles forment un écran protecteur fait de douceur, de senteurs de café, de siestes sur des terrasses, de caresses, de sucreries et d'épices, de convivialité et de bavardages sans fin. Au fur et à mesure que le récit se déroule, l'univers enchanté se fissure, les femmes disparaissent pour faire place aux hommes ; vient l'école, puis le travail dans un ministère, et, pour finir, la France et l'exil. Algies, c'est certes la douleur de cette Algérie livrée, d'abord à la bureaucratie affairiste, puis aux islamistes du GIA, lesquels ont les uns et les autres partie liée, et qui l'obligeront à quitter le pays pour se réfugier en France, mais c'est aussi et surtout cette douleur de la perte de ce père aimé, figure absente de l'enfance, perte en partie occultée, masquée, mais qui se love au coeur même de la période du bonheur et la ronge comme le serpent au paradis terrestre ; c'est ce drame-là qui confère au livre la dimension d'une fable philosophique. " |