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Des os dans le désert

Des os dans le désert

Auteur : Sergio Gonzales Rodriguez

Editeur : Passage du Nord

C’est peut-être l’affaire la plus abominable de l’histoire criminelle de tous les temps. A Ciudad Juárez, ville frontière du nord du Mexique, jumelle d’El Paso (Texas), plus de 300 femmes ont été assassinées selon un rituel immuable : enlèvement, torture, sévices sexuels, mutilations, strangulation. Depuis dix ans, au rythme moyen de deux cadavres par mois, des corps de femmes, d’adolescentes et de fillettes, nus, meurtris, défigurés, sont découverts dans les faubourgs de la ville maudite. Les enquêteurs les plus sérieux pensent qu’il s’agit de l’oeuvre de deux « tueurs en série » psychopathes. Mais qui demeurent introuvables...

La trame du monde se tisse dans la pénombre. À l’instar du romancier new-yorkais Don DeLillo, maître du genre, Sergio González Rodríguez fait de la conspiration le noyau herméneutique d’une réalité qui se dérobe ; fuyante et spectrale, nous ne la comprendrons que si nous nous glissons sous l’apparence des choses et des événements.

Comme dans la géométrie fractale, on ne découvrira la configuration du tout et sa similitude avec les parties que lorsque des itérations suffisamment nombreuses auront fait surgir la structure complète de l’équation.

À la façon d’un « néopolar » de James Ellroy ou d’un magistral récit de paranoïa post-moderne de Don DeLillo, Des os dans le désert présente le filigrane pervers de la conspiration, l’autre face du monde, la dimension parallèle où tout succombe à un tourbillon de cruauté, impunité et efficacité : l’exercice du pouvoir dans sa plus haute expression.

Avec une différence cependant : l’œuvre du Mexicain ne relève pas de la fiction, mais de la réalité. Une sorte de roman non fictionnel d’un Mexique bien réel : magnanime avec la criminalité, déchaîné contre la civilisation, prisonnier et orgueilleux de sa barbarie, ignorant l’état de droit et un respect minimum pour la vie humaine, bref atroce.

Le livre de González Rodríguez est éblouissant, courageux et précis. Il réussit tout particulièrement à transmettre et à faire ressentir par la peau et la rétine l’ambiance anormale de Ciudad Juarez, sa dangerosité extrême, la « volatilité » de ses femmes, l’évidence d’une conjuration. De même, bien que le journaliste insiste à plusieurs reprises sur l’aspect sexiste de l’avalanche d’assassinats commis dans la ville frontière (il les qualifie de « crimes misogynes »), il n’adopte jamais une posture pamphlétaire de type féministe. Au contraire, cette donnée est prise en compte dans son acceptation la plus froide et scientifique, « c’est-à-dire la plus importante et significative » : comme relevant d’un environnement psycho-social enclin à diminuer l’impact public de ces crimes et même à en favoriser d’autres, semblables à ceux sur lesquels porte l’enquête. Cependant, comme le montre l’ouvrage, il y a plus important et impérieux à faire que s’attarder sur cette donnée clinique et statistique : percer à jour la conspiration, éventrer le monstre aux mille têtes, se libérer du dragon, jouer les Saint Georges.

Face au tourbillon des événements, la patience d’un regard perspicace et une vocation courageuse ont permis l’émergence de quelques grandes thèses.

Le système général d’interactions caractéristique des assassinats de Ciudad Juárez reflète une trame complexe, intentionnelle et planifiée. Il ne faudra pas s’étonner à l’avenir de découvrir que tout ce qui semblait particulièrement invraisemblable, extravagant et fantaisiste, était vrai. Durant presque dix ans, une conspiration a déployé sa phénoménologie secrète et mortelle dans la ville frontière. Toutes les spéculations apparemment tirées d’un roman ou d’un film ont leur chance, ici et maintenant ; la probabilité qu’elles soient vraies est, qu’on puisse les vérifier ou pas, infiniment plus élevée que dans le cas contraire. Prospère industrie du snuff movie (« enfantillages », pour Robert K. Ressler), plaisirs macabres de jeunes Mexicains fortunés, orgies frénétiques orchestrées par des narcotrafiquants, à la fin desquelles on se débarrasse des femmes obligées à y participer, complicité et participation active et passive de la police locale, suivis d’un long « et cetera » : la débauche incontrôlée des personnages impliqués n’est qu’un reflet de l’aphasie de la justice et de la loi dans ces terres stériles. Le diagnostic du chercheur met en évidence les paramètres d’un inframonde vivant et rutilant, où les paradigmes du Mexique noir sont érigés en véritables modèles d’action et d’émotion, c’est-à-dire en styles de vie.

Parce qu’il donne des noms et des prénoms, manie des probabilités justifiées et tire des conclusions audacieuses mais à l’évidence recevables, le livre est à la fois une thèse en criminalistique, un outil indispensable et un répertoire de motifs d’assassinats.

En effet, lorsque la chronique (l’énumération des faits) devient essai (proposition d’hypothèses), et celui-ci conjecture (thèse), nous constatons que l’intelligence journalistique a été mise au service de l’investigation policière. Les responsables officiels de l’enquête (nationaux et internationaux) auraient tort de ne pas prêter attention aux spéculations documentées de l’analyste public.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon

23,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
377 pages
ISBN : 978-2-9148-3427-8
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