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L'appendice des jours

L'appendice des jours

Auteur : Olivier Vigna

Editeur : Quidam

Comme le corps expire, il a besoin parfois de divulguer sa trame. Respiration confuse et sujets ténus, mais écriture serrée, qui pèse chaque mot. Voici des textes jeunes, singulièrement dressés, habités d’une force sereine, revigorante, sans ambition aucune que de lever des voiles. Qu’on lise lentement, qu’on relève les yeux et qu’on voie autrement. La moindre des lumières, la plus frêle des choses, le dernier bruissement ouvrent tant de chemins qu’il faut oser poursuivre. Connaître et se connaître. Des émotions, des vies, des joies et des souffrances sont derrière ces lignes. De la musique aussi, une visée toujours : percer, quoi qu’il en coûte.

12,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
105 pages
ISBN : 978-2-9150-1807-3
Extrait

– Blancheurs –

La rampe d’escalier de la maison d’Ardèche part du bas de la route, au pied d’un goudron pâle lavé par les pluies rares, bombé par les soleils, tordu par la chaleur. La rampe ignore la route et lui tourne le dos.

Chaque marche a sa pierre, d’un gris blanchi par l’eau et poli par le temps, peu usé par nous autres, bien plus par les étés. La chaleur a trouvé ses quartiers et s’y niche. Ce n’est qu’après-midi que le soleil tourne, caché par la façade, décrépie et discrète.

A deux heures, on ne peut marcher pieds nus sans mal. En quittant la cuisine, sortant par la terrasse, des fumées de chaleur s’accrochent jusqu’aux yeux. La vue est douloureuse de ces pierres cinglantes, posées en rang d’oignons, l’une dessous les autres, immobiles, énormes. Le pied s’y pose bien, peu après il y court.

Les lézards aguichés profitent du silence et de la moiteur crue. Sur les parois ils glissent, attendent avant de fuir la menace réelle et rentrent sous la pierre, où nul ne se risque – monde terreux d’herbages poussant dans l’ombre humide.

Plus tôt en matinée, on pouvait lire dehors, bronzer après la douche et sécher ses cheveux en regardant de haut la route s’éloigner: on trouvait là salon, chacun prenant ses pierres, certains pouvant dormir jusqu’à la mobylette qui dévale la pente et pétarade au diable.
Mais après déjeuner, on rentrait dans les chambres où d’épais murs courbés, menacés de fissures, maintiennent la fraîcheur, les odeurs du vieux bois, des tissus parfumés et de la citronnelle. Les corps sont à la sieste, la rampe d’escalier redevient orpheline, abandonnée aux mouches, aux guêpes, aux sauterelles. Retour à la nature comme un écho des mois où la maison est vide.

Quand la nuit sera noire, on descendra la rampe pour monter au village, au monument aux morts à droite de l’église, près du terrain de boules regarder chaque soir des retraités fourbus échanger – gestes lents sur une terre aride balafrée de cailloux – des parties de pétanque jusqu’à minuit passé avec quelques touristes venus droit de Marseille, de Lyon ou bien des Vosges, séduits par ces étés, le temps calme, l’air chaud, le vin frais, la candeur de l’ancien cimetière.


– Manèges –

Il est doux ce soir mort où le froid mord au corps. Les jambes refroidies ont besoin de bouger, et les genoux surtout.

Quelque part on entend un rire au féminin, plus fort que de raison, saccadé, qui reprend, s’interrompt et retombe, puis se rappelle à lui –c’est que l’histoire est drôle.

Ailleurs dans les tuyaux, une eau se précipite et la pression augmente. Bruit de métal guidé dans des boyaux rongés, fatigués par l’hiver qui commence en novembre.

Dans la cour invisible, tout au bas de l’immeuble, des clés d’appartement et un trousseau s’agitent. On tousse, il est pressé, il vomit de la ville qui l’a exténué. Il veut se coucher vite, il respire la fumée.

Au loin des cris d’enfants et le rire qui reprend. Il devient maladif, virant au chant aigu, au débordement lent, se noyant dans la nuit pour revenir sitôt dans des vagues de verre, de cuillères, de bouteilles. A l’étage on s’amuse.

La femme se dédouble: deux femmes ivres ou folles. Leur rire est un appel aux voisins endormis à venir boire la fête quand les gosiers roucoulent, ouverts, déjà emplis de breuvages rougeâtres, couleur d’un sang vieilli qui a taché la nappe, rend le souffle trop court et l’haleine chargée. Lèvres et voix appellent. Solitudes instables, entre vents et virées.
Il est tard, on s’ennuie. Dehors les voitures sages luisent de phares brandis. Elles attendent les corps opaques, hébétés, qui dormiront dimanche et reprendront lundi la file médusée des salariés sans lustre, sans histoire, mortels.

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