Ne pas se fier au titre. Ne pas imaginer découvrir ici la sérénité, lire une quelconque raison d’approuver ce meilleur des mondes, le nôtre, celui où nos pas se perdent. Mais s’abandonner aux mots, aux histoires, qui sont claques en pleine figure, bourrasques en plein cœur. Sylvain Trudel ne raconte pas de calembredaines. Il ne le peut pas. Il n’écrit pas pour passer le temps. Il l’empoigne, lie le passé au présent, lui fait cracher ses morsures à coups d’images absolues, bourrées de mots torturés, triturés – exemple : poësie, avec un tréma, « comme canoë, c’est plein d’allant… » –, ou est-ce coup de bec à la détresse ? Il s’invente des doubles, gamin, vieillard, héros dérisoires, les fait se rencontrer et les mène au bout de son désespoir : « A l’âge médiocre où je suis péniblement parvenu, en me foulant le cœur à force d’aimer comme un pied, je peux maintenant dire tout haut ce que j’ai mis toute une vie à mijoter tous bas […]. Vivre, à mon sens, c’est être dans son tort. »
Après un trop long silence, qui a suivi Du mercure sous la langue, roman qui nous avait laissés sur le flanc et nous hante encore, Sylvain Trudel revient avec un recueil de nouvelles, des bouts de vies, des diamants noirs, miroirs de sa fureur, de sa rage, peut-être bien de sa haine. D’une lucidité effrayante, l’écrivain, autodidacte érudit, maudit l’ignorance et la bêtise, l’oubli et la cupidité, notre humanité qui s’empêtre dans son autisme, et, cerise sur le gâteau, vomit ce Dieu qui voudrait encore la ramener ! Mine de rien, par-ci, par-là, en plein tumulte narratif, il cherche une lumière, donne à ses personnages une raison d’aimer des livres – ceux qui ne « parlent pas » mais « pensent » –, d’aimer des innocences sans âge, sans amertume.
Cet auteur-là, pour qui la littérature est irrévérence, est resté un gamin. Un pur. Il écarquille les yeux, et reste abasourdi du destin des hommes. Il imagine des refrains d’amour, et se met à hurler des « fuck » au monde entier. Trudel est l’écrivain des enfances brisées, des âmes recroquevillées, des pauvrettes dépenaillées, des corps rabougris, des rêveurs sans ciel, des vieux aux orbites vides, des mères éreintées, des solitudes abyssales : « Je me suis barricadé dans ma chambre et enfoui sous mes draps en me disant : tout seul dans le noir, on se sent moins seul, parce qu’on ne voit pas qu’il n’y a personne d’autre. »
Dans Vaisseau négrier, ultime texte de cette « Mer déchaînée », un homme, surveillé de près par la Faucheuse, parle à son fils, ou peut-être lui écrit-il. Lui qui ne possède plus rien, « ni sa terre natale ni l’eau de son baptême », lui encore qui, enfant, écrivit un poème, La Mour et la Mitié, dit à ce fils des mots depuis longtemps dissimulés, des mots d’une intelligence extravagante, des mots hargneux qui sentent la déchéance, la mort, la trahison. « Je te demande pardon, mon fils, mille fois pardon, si j’ai fait de toi un autre homme nihiliste et désespéré. » Martine Laval, Télérama n° 2955 - 2 Septembre 2006 |