Extrait : La traversée de nos rêves

Auteur : Andreea Liliana Badea
Editeur : Fayard/Mazarine

La traversée de nos rêves

Prologue
Paris, Noël 1989

Le mal du pays l’a saisi par surprise, comme dans un coupe-gorge. C’était le 25 décembre 1989. Il regardait les informations à la télévision de sa chambre sous les combles lorsqu’il a reconnu leurs visages sur l’écran. Ils ressemblaient à deux petits vieux au pied du mur, Elena, Nicolae, le jour du Jugement dernier. Le procès s’était tenu le matin même, dans une pièce sinistre et jaunâtre, à Târgovişte. Le couple Ceaușescu se trouvait isolé dans un coin ; une table et plusieurs chaises faisaient rempart. Les chefs d’accusation pleuvaient : crime contre le peuple roumain, génocide, obscurantisme. Par leur faute, les camarades avaient été affamés, tenus dans le froid et le noir.
Andrei s’est souvenu. Les coupures d’électricité, il adorait ça quand il était enfant. Ses parents éparpillaient des dizaines de bougies dans leur grand appartement bourgeois. Leurs flammes infimes, posées sur les meubles ou à même le parquet, recréaient des sentiers lumineux qui le fascinaient : il pouvait contempler leurs palpitations des heures durant, sans éprouver une once d’ennui. Cette privation-là a été pour lui source de joie.
Il est rappelé au présent par la journaliste qui fait la voix off en français : c’est un enregistrement inédit, des millions de Roumains rivés à leur poste l’attendent depuis des heures. On a reculé la transmission toutes les vingt minutes, pour des raisons inconnues. Maintenant ça y est, voilà le bourreau livré en pâture à ses victimes, commente la voix féminine, devenue racoleuse.

L’image de la télévision est floue, incertaine. Par moments, il semblerait que Nicolae ricane. Puis, au fur et à mesure que les charges sont exposées, il se raidit, son corps se met à trembler, on dirait qu’il va exploser et répandre des particules de colère dans toute la pièce. Il dénonce une mascarade, un simulacre de justice, s’insurge contre leur flopée de mensonges, récuse les mercenaires qui tirent sur le peuple roumain. Andrei ressent un soupçon de joie : ainsi, les dictateurs finissent inculpés, les opprimés l’emportent parfois. Elena reste passive : elle est avachie contre le mur, nichée dans son manteau à col de fourrure comme dans un linceul. Elle s’anime après l’annonce du verdict, cette formalité. Elle s’adresse à ses bourreaux d’une voix intransigeante – une voix sacrée qui a l’habitude de donner des ordres. Elle leur demande de les tuer ensemble, elle refuse d’être attachée. Elle est pâle, à mille lieues de l’image victorieuse diffusée par les magazines. Son panache émeut Andrei, malgré l’antipathie qu’il nourrit depuis toujours à son égard. Voilà, se dit-il, la propagande est finie.
L’instant d’après n’est pas celui de l’exécution, on aura oublié de les filmer en train de mourir. À peine voit-on des murs rougis, puis une silhouette de femme écroulée. Pour calmer les manifestants, qui exigent des preuves, on exposera des photographies des corps inertes d’où s’écoulent des filets de sang. Les dépouilles seront transférées à Bucarest, enveloppées du tissu dont habituellement on fabrique les tentes militaires.

Cela faisait déjà plusieurs jours qu’Andrei suivait à la télévision le déroulement des événements. La journaliste en rappela la chronologie : des manifestations spontanées avaient éclaté à Timișoara à la mi-décembre. La foule s’insurgeait contre l’expulsion par la Securitate1 d’un pasteur, membre de la minorité hongroise de Roumanie. On avait inondé les protestataires d’eau et de gaz lacrymogènes, puis, lorsque le régime avait compris qu’ils ne comptaient pas reculer, l’armée était intervenue pour leur rouler dessus en blindés. Le 21 décembre, Bucarest s’était à son tour enflammée. Des milliers de manifestants avaient scandé des slogans libertaires sur la place de l’Université, puis en bas du Comité central2, obligeant le Conducător et son épouse à s’enfuir en hélicoptère. Ils avaient été rattrapés, jugés. On venait de les exécuter. « C’est un épilogue brutal, conclut la jeune femme, mais cela va dans le sens de l’Histoire. » Elle marqua un silence théâtral puis ajouta : « Après la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, c’est maintenant la Roumanie qui a gagné son droit à la démocratie. »
Andrei éteignit le poste. Les discours pleins d’emphase des journalistes français le lassaient. Il éprouvait tantôt une sensation d’excitation – ça y est, le pays s’éveillait enfin –, tantôt de l’épuisement et du regret. Il eût voulu en être, de ces jeunes fervents et désespérés qui criaient en bas du Comité central. Au lieu de cela, il se trouvait à Paris depuis bientôt trois ans – à Paris comme il aurait pu être à Londres ou à Madrid, par défaut, car il n’était pas à Bucarest pendant les soulèvements.
À cela s’ajoutait l’image de Silvia, sa plus proche amie, son âme sœur, eût-il aimé dire, si cette expression avait été dépourvue de connotations mièvres. Les événements lui rappelaient leurs interminables discussions politiques, les idéaux qu’ils déballaient avec ferveur la nuit tombée. Les mots coulaient à flots de part et d’autre. Cela lui semblait naturel d’exposer à Silvia ses doutes et convictions, de lui dévoiler des recoins de son être qu’il découvrait en verbalisant ses pensées. Elle accueillait ses mots avec animation, lui faisait part de ses divergences. Souvent, la conversation prenait une tournure plus intime : chacun parlait de ses amours, évoquait ses aspirations. Devant Silvia, Andrei n’éprouvait jamais le besoin de se justifier. Aussi, bien que leur dernier contact remontât à leur fuite clandestine de Roumanie, trois années auparavant, bien que les événements eussent été dépourvus de lien avec Silvia, Andrei éprouva, ce soir de Noël 1989, un désir lancinant d’être à ses côtés pour les commenter et s’en réjouir.