Extrait : La compagnie des livres

Auteur : Pascale Rault-Delmas
Editeur : Mazarine

La compagnie des livres

Préambule

Annie se dirige lentement vers la librairie que son grand-père lui a léguée il y a trente ans. Ce trajet qu’elle empruntait mécaniquement tous les matins est presque un pèlerinage aujourd’hui, car les jours de cet endroit si cher à son cœur sont comptés.
L’âme en peine, elle remonte le volet roulant de la devanture. Elle n’a jamais songé à l’automatiser, trop attachée à l’idée de conserver l’authenticité de ce lieu chargé d’histoire. Elle pousse la porte vitrée, faisant tinter la clochette qui a bercé son enfance, puis elle entre. D’un regard empreint de nostalgie, elle embrasse la pièce et ses yeux s’arrêtent sur l’échelle en bois à laquelle elle a vu tant de fois grimper son grand-père. Elle est submergée de tristesse en pensant que tout cela va disparaître. Les carreaux de ciment, usés d’avoir été piétinés, les boiseries des rayonnages recouvrant les murs jusqu’au plafond, lui-même orné de moulures en chêne, avaient pourtant résisté au temps. Annie s’était appliquée à ne rien modifier ou presque. Seul l’ordinateur, qui avait remplacé les registres sur lesquels son grand-père répertoriait les livres, détonnait un peu parmi cet univers figé dans le passé. Le passage au troisième millénaire et l’entrée dans l’ère de l’informatique s’étaient faits sans bouleversement. Annie avait bravé la tempête Internet et résisté au raz de marée de la liseuse électronique sans jamais renoncer à communiquer à ses clients la passion des livres que son grand-père lui avait transmise.
Mais le glas de ce sanctuaire de la lecture a sonné. Le propriétaire des murs a cédé devant l’offre alléchante d’une grande enseigne de prêt-à-porter et Annie va devoir quitter les lieux. Impuissante, elle contemple tous ces ouvrages qui l’entourent, ce trésor qu’elle a tant choyé et dont elle ne peut se résoudre à se séparer. Son regard se pose sur le portrait d’Adrienne Monnier, qui trône toujours au-dessus du comptoir. Sachant combien cette femme a compté dans la vie de son grand-père, Annie ne l’aurait retiré pour rien au monde. Il l’appelait son ange gardien. Il lui en a tellement parlé que, bien qu’elle soit décédée cinq ans avant sa naissance, Annie a l’impression de l’avoir toujours connue. Il n’a jamais été question de relations amoureuses entre eux : Adrienne avait dix-huit ans de plus que lui et elle aimait les femmes. Propriétaire d’une librairie située rue de l’Odéon, qui faisait également office de bibliothèque de prêt, c’est elle qui a déclenché la vocation du jeune Lucien Bouchard, alors étudiant en lettres. Les arrière-grands-parents d’Annie possédaient une guinguette à Joinville-le-Pont qui fonctionnait bien et ils avaient pu offrir à leur fils unique les études dont il rêvait. Annie se souvient avec quelle admiration il évoquait Adrienne quand il lui relatait cette époque où, seul à Paris, il avait trouvé refuge auprès de la libraire, qui l’accueillait volontiers parmi les intellectuels abonnés à la Maison des amis des livres. Elle partageait sa vie avec une Américaine du nom de Sylvia Beach qui avait ouvert une librairie face à la sienne : Shakespeare & Company. Annie ne quitte pas des yeux la photo d’Adrienne, dont le regard lui semble aujourd’hui lourd de reproches. Le cœur serré, elle éprouve le douloureux sentiment de les avoir trahis, incapable d’avoir pu empêcher l’inévitable. Dans quelques jours, les marteaux-piqueurs prendront possession des lieux et, après quatre-vingts ans d’existence, la Compagnie des livres, la bonne étoile d’Annie, s’éteindra, laissant derrière elle des vies entières de souvenirs qui, eux, brilleront pour l’éternité.